1S1 DESCRIPTIF ET TEXTES
Pour éviter de scroller, voici le « plan ».
Lectures analytiques : cliquez sur la problématique proposée à droite du texte.
|
Objet d'étude, problématique suivie. |
Textes présentés à l'oral. |
Problématiques des lectures analytiques. |
Textes complémentaires (dont lectures cursives) |
|---|---|---|---|
|
La poésie « qu'est-ce qu'un poème ? » |
1) « Strophes pour se souvenir », Le Roman inachevé, Louis Aragon, 1956. 2) « Le Cageot », Le Parti Pris des choses, Francis Ponge, 1942. 3) « Le Laboureur et ses enfants », Fables, V,9, Jean de La Fontaine, 1668. 4) Art poétique, I, Nicolas Boileau, 1674. Accès aux poèmes étudiés |
1) Engagement et lyrisme de l'hommage au groupe Manouchian. 2) Fonctions de la description du « cageot ». 3) Trois genres à l'oeuvre dans une seule et même fable.
|
1) Lecture cursive : poèmes au choix réunis dans une anthologie personnelle. 2) Corpus du DM 1 TEXTE 1 Agrippa d'Aubigné Les Tragiques, Livre I,, 1616. Littérature 1ere p.50. TEXTE 2 Hugo, Les Contemplations, Livre III, 1856 (ci-dessous) TEXTE 3 Desnos « Ce coeur qui haïssait la guerre », Destinée arbitraire, 1975 (posthume) Nouvelles Pratiques du français p.96. TEXTE 4 Eluard « la poésie doit avoir pour but la vérité pratique », Deux poètes d'aujourd'hui, 1947. Littérature 1ere p.235. 3) « Il n'y a pas d'amour heureux », Le Roman inachevé, Louis Aragon, 1956. Mises en chanson par Brassens et Youssou N'Dour. 4) Lettre de Missak Manouchian à sa femme, Mélinée, écrite de la prison de Fresnes, le 21 février 1944. 5) Esope « Du Vigneron et de ses Enfants » Fables CLXXIII, VII-VI s av JC. 6) Lettre de Baudelaire à Houssaye (1862) sur la poésie en prose. 7) Texte de Jean Cocteau Litt 1ere p.219 : le rôle de la poésie : dévoiler le quotidien. 8) « Délires du Verbe », (Litt 1ere p.213) Illuminations, Arthur Rimbaud, 1873. 9) Corpus du DS 1 TEXTE A : Pierre de Ronsard, Sur la mort de Marie, sonnet CVIII (1578), Le Second Livre des Amours. TEXTE B : Victor Hugo, Pauca Meae(2), Les Contemplations, 1856. TEXTE C : Arthur Rimbaud, « Aube », Illuminations (2), écrit en 1873-1874, publ. 1886-1895. TEXTE D : Paul Eluard, Le Temps déborde, 1947. DOCUMENT Iconographique: René Magritte, Les Amants, huile sur toile,1928. |
|
L'écriture biographique : Les Confessions (I-IV), Jean-Jacques Rousseau, ed posth 1781. Etude d'une oeuvre intégrale, l'autobiographie. |
1)Incipit : ivre I, 2 découpages : a (18l) « intus et in cute(...)cet homme-là » b (45l) « intus et in cute(...) premier de mes malheurs » 2) « Le vol des pommes », Livre II, « Un souvenir qui me fait frémir...m'autorisait à l'être ». 3) « L'hospice des catéchumènes de Turin », L III, « je n'eus rien de plus pressé(...)nouvelle docilité ». 4) Mme de Warens, L III, « Je n'avais ni transports ni désirs (...) réveil ». |
1) Le pacte autobiographique : a- des paradoxes. b- une complexité saisissante. 2) Registres et visée du récit autobiographique. 3) Récit autobiographique, témoignage et critique de la société. 4) Complexité de l'état vécu et du récit qui le décrit.
|
1) Lecture intégrale des livres I à IV. 2) Lecture cursive et exposé en classe sur une des oeuvres au choix : Si c'est un homme, Primo Levi, 1947. Vol de Nuit (1931), Terre des Hommes (1939), Le Petit Prince (1943) Antoine de Saint Exupéry. W ou le Souvenir d'Enfance, Georges Perec, 1980. Le Voile Noir, Annie Duperrey, 1992. NB exposé sur Voltaire, Diderot et Rousseau philosophes des Lumières. 3) Incipit « L'être que j'appelle moi (...)sur la mer du temps », Souvenirs Pieux I, Marguerite Yourcenar, 1974. 4) Incipit « alors tu vas vraiment faire ça...laisse-moi », Enfance, Nathalie Sarraute. TEXTE 1 « Rencontre avec Napoléon », Mémoires d'outre-tombe, 11, François-René de Chateaubriand, 1848. TEXTE 2 « Rencontre de Staline », Mémoires de Guerre, III, Le Salut, Charles de Gaulle, 1959. TEXTE 3 « Rencontre de Mao », Le Miroir des Limbes, I Antimémoires, 1976. TEXTE 4 « Mémoires et autobiographie », L'Autobiographie en France, Philippe Lejeune, 1971.
|
|
L'argumentation convaincre délibérer persuader ; l'essai. |
1) Rencontre avec La Boétie « Au demeurant (...) sien ou mien. » (texte avec indications de réécritures). 2) Avis « Au lecteur » 3) « Quand Laelius(...) « O mes amis, il n'est nul ami. » ». |
1)Argumentation, autobiographie et réécritures. 2) L'avis.
3)Argumentation, autobiographie et réécritures. |
TEXTE 1 « Article Fanatisme », Dictionnaire philosophique portatif, Voltaire, 1764. TEXTE 2 « Généalogie du fanatisme », Précis de décomposition, Cioran, 1949. TEXTE 3 « Fanatisme, dogmatisme et science », Le Jeu des possibles, 1982. TEXTE 4 « Actualité, fanatisme et religion », Essais, II,12, Montaigne, 1588-1592. 2) Lecture intégrale de l'essai « De l'amitié » (mais pas des Essais en entier !) 4) « Trois sortes de tyrannie » « Ainsi donc (...) selon la manière dont on les greffe », Discours de La Servitude volontaire, Étienne de La Boétie, 1548. 5) Corpus du DS 2 |
|
L'argumentation convaincre délibérer persuader : le dialogue délibératif. |
1) Jacques Le Fataliste, Diderot, 1773. 2) « Le discours introductif de Calliclès et la réponse de Socrate » Gorgias, 481b6-488b1, Platon. |
1) un débat polémique. 2) un dialogue socratique. |
|
|
TEXTE A : Jean Racine: Bérénice, IV,5, 1670. TEXTE B : Molière, Les Fourberies de Scapin, 1671. TEXTE C : Antonin Artaud, Le Théâtre et son double,1938. Texte dans le manuel de littérature p.267 (1S1 seulement). TEXTE D : Têtes rondes et têtes pointues, Bertolt Brecht, 1938, traduit de l'allemand par Bernard Lortholary. TEXTE E : L'Espace vide, Écrits sur le théâtre, Peter Brook, traduit de l'anglais, 1977. |
|||
|
2)Lecture cursive facultative : |
|||
|
Le théâtre, texte et représentation. Etude d'une oeuvre intégrale (n°3) Tartuffe ou l'Imposteur, Molière, 1669. Comment représenter aujourd'hui une comédie classique ? |
1) I,1 v1-44 « MME PERNELLE Allons Flipote (...) fou comme vous » 2) IV, 5 v1477-v1506 « TARTUFFE Mais si d'un oeil bénin (...) pécher en silence » 3) V,7 1903-1944 « TARTUFFE Qui? Moi, Monsieur ? (...)il se souvient du bien » |
1) L'exposition.
2) Stratégie pour démasquer « le scélérat » « imposteur ».
3) Un dénouement spectaculaire. |
|
|
L'argumentation convaincre délibérer persuader : L'apologue. |
1) « Les obsèques de la Lionne », Fables, La Fontaine, VIII, 14, 1668-1693. 2) « L'Eldorado » Candide, chap. XVIII, 1759. 3) « Fable ou histoire », Les Châtiments, Victor Hugo, 1856 p.244. |
1) Une fable sur la flatterie et la Cour. 2) Une utopie dans le conte philosophique. 3) Une histoire au service d'un engagement dans l'Histoire. |
|
TEXTES SANS LE DESCRIPTIF
Textes sur l'écriture biographique : Les Confessions (et la philosophie des Lumières !)
Textes sur l'essai : « De l'amitié », Les Essais (et sur l'humanisme !)
Textes sur le théâtre : Tartuffe (et sur le classicisme !)
TEXTES SUR LA POÉSIE
Strophes pour se souvenir, Le Roman Inachevé, Aragon, 1956
Vous n’avez réclamé la gloire ni les larmes
Ni l’orgue ni la prière aux agonisants
Onze ans déjà que cela passe vite onze ans
Vous vous étiez servi simplement de vos armes
La mort n’éblouit pas les yeux des Partisans (1)
Vous aviez vos portraits sur les murs de nos villes
Noirs de barbe et de nuit hirsutes menaçants
L’affiche qui semblait (2) une tâche de sang
Parce qu’à prononcer vos noms sont difficiles
Y cherchait un effet de peur sur les passants
Nul ne semblait vous voir Français de préférence
Les gens allaient sans yeux pour vous le jour durant
Mais à l’heure du couvre-feu des doigts errants
Avaient écrit sous vos photos MORTS POUR LA FRANCE
Et les mornes matins en étaient différents
Tout avait la couleur uniforme du givre
A la fin février pour vos derniers moments.
Et c’est alors que l’un de vous dit calmement
Bonheur à tous Bonheur à ceux qui vont survivre
Je meurs sans haine en moi pour le peuple allemand
Adieu la peine et le plaisir Adieu les roses
Marie-toi sois heureuse et pense à moi souvent
Toi qui vas demeurer dans la beauté des choses
Quand tout sera fini plus tard en Erivan (3)
Un grand soleil d’hiver éclaire la colline
Que la nature est belle et que le cœur me fend
La justice viendra sur nos pas triomphants
Ma Mélinée (4) ô mon amour mon orpheline
Et je te dis de vivre et d’avoir un enfant
Ils étaient vingt et trois quand les fusils fleurirent
Vingt et trois qui donnaient leur cœur avant le temps
Vingt et trois étrangers et nos frères pourtant
Vingt et trois amoureux de vivre à en mourir
Vingt et trois qui criaient la France en s’abattant
(1) : Nom donné aux résistants à l’occupation allemande
(2) : Qui ressemblait à
(3) : Capitale de l’Arménie, d’où était originaire Manouchian
(4) : Prénom de la femme de Manouchian. Aragon emprunte ici des passages de la dernière lettre écrite par
Manouchian à sa femme.
Le Cageot, Le Parti Pris des Choses, Francis Ponge, 1942.
A mi-chemin de la cage au cachot la langue française a cageot, simple caissette à claire-voie vouée au transport de ces fruits qui de la moindre suffocation font à coup sûr une maladie.
Agencé de façon qu’au terme de son usage il puisse être brisé sans effort, il ne sert pas deux fois. Ainsi dure-t-il moins encore que les denrées fondantes ou nuageuses qu’il enferme.
A tous les coins de rues qui aboutissent aux halles, il luit alors de l’éclat sans vanité du bois blanc. Tout neuf encore, et légèrement ahuri d’être dans une pose maladroite à la voirie jeté sans retour, cet objet est en somme des plus sympathiques, - sur le sort duquel il convient toutefois de ne s’appesantir longuement.
Le laboureur et ses enfants, Fables V, 9, Jean de La Fontaine, 1668.
Travaillez, prenez de la peine :
C’est le fond qui manque le moins.
Un riche laboureur, sentant sa mort prochaine,
Fit venir ses enfants, leur parla sans témoins.
« Gardez-vous, leur dit-il, de vendre l’héritage
Que nous ont laissé nos parents.
Un trésor est caché dedans.
Je ne sais pas l’endroit ; mais un peu de courage
Vous le fera trouver : vous en vendrez à bout.
Remuez votre champ dès qu’on aura fait l’août.
Creusez, fouillez, bêchez, ne laissez nulle place
Où la main ne passe et repasse. »
Le père mort, les fils vous retourne le champ
Deçà, delà, partout ; si bien qu’au bout de l’an
Il en rapporta d’avantage.
D’argent, point de caché.
Mais le père fut sage
De leur montrer avant sa mort
Que le travail est un trésor.
Vers 155 à 198, Art poétique, Chant I, Nicolas Boileau, 1674.
Surtout qu’en vos écrits la langue révérée (1)
Dans vos plus grands excès vous soit toujours sacrée.
En vain vous me frappez d’un son mélodieux,
Si le terme est impropre ou le tour (2) vicieux :
Mon esprit n’admet point de barbarisme (3),
Ni d’un vers ampoulé l’orgueilleux solécisme (4).
Sans la langue, en un mot, l’auteur le plus divin
Est toujours, quoi qu’il fasse, un méchant écrivain.
Travaillez à loisir, quelque ordre qui vous presse,
Et ne vous piquez point d’une folle vitesse :
Un style (5) si rapide, et qui court en rimant,
Marque (6) moins trop d’esprit que peu de jugement (7),
J’aime mieux un ruisseau qui, sur la molle arène (8),
Dans un pré plein de fleurs lentement se promène,
Qu’un torrent débordé qui, d’un cours orageux,
Roule, plein de gravier, sur un terrain fangeux (9).
Hâtez-vous lentement, et, sans perdre courage,
Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage :
Polissez-le sans cesse et le repolissez ;
Ajoutez quelquefois, et souvent effacez.
C’est peu qu’en un ouvrage où les fautes fourmillent
Des traits d’esprit semés de temps en temps pétillent.
Il faut que chaque chose y soit mise en son lieu ;
Que le début, la fin répondent au milieu ;
Que d’un art délicat (10) les pièces assorties
N’y forment qu’un seul tout de diverses parties,
Que jamais du sujet le discours s’écartant
N’aille chercher trop loin quelque mot éclatant.
Craignez-vous pour vos vers la censure publique ?
Soyez-vous à vous-même un sévère critique.
L’ignorance toujours est prête à s’admirer.
Faites-vous des amis prompts à vous censurer ;
Qu’ils soient de vos écrits les confidents sincères,
Et de tous vos défauts les zélés adversaires ;
Dépouillez devant eux l’arrogance d’auteur,
Mais sachez de l’ami discerner le flatteur.
Tel vous semble applaudir qui vous raille et vous joue.
Aimez qu’on vous conseille, et non pas qu’on vous loue.
Un flatteur aussitôt cherche à se récrier :
Chaque vers qu’il entend le fait extasier.
Tout est charmant, divin, aucun mot ne le blesse ;
Il trépigne de joie, il pleure de tendresse ;
Il vous comble partout d’éloges fastueux.
La vérité n’a point cet air impétueux.
(1) : Respectée ; (2) : Construction d’un groupe de mots ; (3) : Faute de vocabulaire ; (4) : Faute de syntaxe ;
(5) : Un stylet, une plume ; (6) : Révèle ; (7) : Bon sens ; (8) : Sable ; (9) : Boueux ; (10) : Exigeant
TEXTES SUR L'ÉCRITURE BIOGRAPHIQUE
LES CONFESSIONS, Jean-Jacques Rousseau, 1782-1789LIVRE PREMIER : 1712 - 1728
TEXTE1 L'OUVERTURE DEUX DÉCOUPAGES POSSIBLES
Intus et in cute.
Je forme une entreprise qui
n'eut jamais d'exemple, et dont l'exécution n'aura point
d'imitateur. Je veux montrer à mes semblables un homme dans
toute la vérité de la nature; et cet homme, ce sera
moi.
Moi seul. Je sens mon
coeur, et je connais les hommes. Je ne suis fait comme aucun de ceux
que j'ai vus; j'ose croire n'être fait comme aucun de ceux qui
existent. Si je ne vaux pas mieux, au moins je suis autre. Si la
nature a bien ou mal fait de briser le moule dans lequel elle m'a
jeté, c'est ce dont on ne peut juger qu'après m'avoir
lu.
Que la trompette du Jugement
Dernier sonne quand elle voudra, je viendrai, ce livre à la
main, me présenter devant le souverain juge. Je dirai
hautement: Voilà ce que j'ai fait, ce que j'ai pensé,
ce que je fus. J'ai dit le bien et le mal avec la même
franchise. Je n'ai rien tu de mauvais, rien ajouté de bon; et
s'il m'est arrivé d'employer quelque ornement indifférent,
ce n'a jamais été que pour remplir un vide occasionné
par mon défaut de mémoire. J'ai pu supposer vrai ce que
je savais avoir pu l'être, jamais ce que je savais être
faux. Je me suis montré tel que je fus: méprisable et
vil quand je l'ai été; bon, généreux,
sublime, quand je l'ai été: j'ai dévoilé
mon intérieur tel que tu l'as vu toi-même. Être
éternel, rassemble autour de moi l'innombrable foule de mes
semblables; qu'ils écoutent mes confessions, qu'ils gémissent
de mes indignités, qu'ils rougissent de mes misères.
Que chacun d'eux découvre à son tour son coeur au pied
de ton trône avec la même sincérité, et
puis qu'un seul te dise, s'il l'ose: je fus meilleur que cet
homme-là.
Je suis né à
Genève, en 1712 d'Isaac Rousseau, Citoyen, et de Susanne
Bernard, Citoyenne. Un bien fort médiocre, à partager
entre quinze enfants, ayant réduit presque à rien la
portion de mon père, il n'avait pour subsister que son métier
d'horloger, dans lequel il était à la vérité
fort habile. Ma mère, fille du ministre Bernard, était
plus riche: elle avait de la sagesse et de la beauté. Ce
n'était pas sans peine que mon père l'avait obtenue.
Leurs amours avaient commencé presque avec leur vie; dès
l'âge de huit à neuf ans ils se promenaient ensemble
tous les soirs sur la Treille; à dix ans ils ne pouvaient plus
se quitter. La sympathie, l'accord des âmes, affermit en eux le
sentiment qu'avait produit l'habitude. Tous deux, nés tendres
et sensibles, n'attendaient que le moment de trouver dans un autre la
même disposition, ou plutôt ce moment les attendait
eux-mêmes, et chacun d'eux jeta son coeur dans le premier qui
s'ouvrit pour le recevoir. Le sort, qui semblait contrarier leur
passion, ne fit que l'animer. Le jeune amant ne pouvant obtenir sa
maîtresse se consumait de douleur: elle lui conseilla de
voyager pour l'oublier. Il voyagea sans fruit, et revint plus
amoureux que jamais. Il retrouva celle qu'il aimait tendre et fidèle.
Après cette épreuve, il ne restait qu'à s'aimer
toute la vie; ils le jurèrent, et le ciel bénit leur
serment.
Gabriel Bernard, frère de ma mère, devint amoureux d'une des soeurs de mon père; mais elle ne consentit à épouser le frère qu'à condition que son frère épouserait la soeur. L'amour arrangea tout, et les deux mariages se firent le même jour. Ainsi mon oncle était le mari de ma tante, et leurs enfants furent doublement mes cousins germains. Il en naquit un de part et d'autre au bout d'une année; ensuite il fallut encore se séparer.
Mon oncle Bernard était
ingénieur: il alla servir dans l'Empire et en Hongrie sous le
prince Eugène. Il se distingua au siège et à la
bataille de Belgrade. Mon père, après la naissance de
mon frère unique, partit pour Constantinople, où il
était appelé, et devint horloger du sérail.
Durant son absence, la beauté de ma mère, son esprit,
ses talents, lui attirèrent des hommages. M. de la Closure,
résident de France, fut un des plus empressés à
lui en offrir. Il fallait que sa passion fût vive, puisque au
bout de trente ans je l'ai vu s'attendrir en me parlant d'elle. Ma
mère avait plus que de la vertu pour s'en défendre;
elle aimait tendrement son mari. Elle le pressa de revenir: il quitta
tout, et revint. Je fus le triste fruit de ce retour. Dix mois après,
je naquis infirme et malade. Je coûtai la vie à ma mère,
et ma naissance fut le premier de mes malheurs.
Texte 3 : La chasse aux pommes L II
Un souvenir qui me fait frémir encore et rire tout à la fois, est celui d'une chasse aux pommes qui me coûta cher. Ces pommes étaient au fond d'une dépense qui, par une jalousie élevée, recevait du jour de la cuisine. Un jour que j'étais seul dans la maison, je montai sur la may pour regarder dans le jardin des Hespérides ce précieux fruit dont je ne pouvais approcher. J'allai chercher la broche pour voir si elle y pourrait atteindre: elle était trop courte. Je l'allongeai par une autre petite broche qui servait pour le menu gibier; car mon maître aimait la chasse. Je piquai plusieurs fois sans succès; enfin je sentis avec transport que j'amenais une pomme. Je tirai très doucement: déjà la pomme touchait à la jalousie, j'étais prêt à la saisir. Qui dira ma douleur? La pomme était trop grosse, elle ne put passer par le trou. Que d'inventions ne mis-je point en usage pour la tirer! Il fallut trouver des supports pour tenir la broche en état, un couteau assez long pour fendre la pomme, une latte pour la soutenir. A force d'adresse et de temps je parvins à la partager, espérant tirer ensuite les pièces l'une après l'autre: mais à peine furent-elles séparées, qu'elles tombèrent toutes deux dans la dépense. Lecteur pitoyable, partagez mon affliction.
Je ne perdis point courage; mais j'avais perdu beaucoup de temps. Je craignais d'être surpris; je renvoie au lendemain une tentative plus heureuse, et je me remets à l'ouvrage tout aussi tranquillement que si je n'avais rien fait, sans songer aux deux témoins indiscrets qui déposaient contre moi dans la dépense.
Le lendemain, retrouvant
l'occasion belle, je tente un nouvel essai. Je monte sur mes
tréteaux, j'allonge la broche, je l'ajuste; j'étais
prêt à piquer... Malheureusement le dragon ne dormait
pas: tout
à coup la porte de la dépense s'ouvre; mon maître
en sort, croise les bras, me regarde, et me dit: Courage!... La plume
me tombe des mains.
Bientôt, à
force d'essuyer de mauvais traitements, j'y devins moins sensible;
ils me parurent enfin une sorte de compensation du vol, qui me
mettait en droit de le continuer. Au lieu de retourner les yeux en
arrière et de regarder la punition, je les portais en avant et
je regardais la vengeance. Je jugeais que me battre comme fripon,
c'était m'autoriser à l'être. Je trouvais que
voler et être battu allaient ensemble, et constituaient en
quelque sorte un état, et qu'en remplissant la partie de cet
état qui dépendait de moi, je pouvais laisser le soin
de l'autre à mon maître. Sur cette idée je me mis
à voler plus tranquillement qu'auparavant. Je me disais: Qu'en
arrivera-t-il enfin? Je serai battu. Soit: je suis fait pour l'être.

Texte 3 : À l'hospice des catéchumènes de Turin Livre III
Je n'eus rien de plus pressé que d'aller conter à tout le monde ce qui venait de m'arriver. Notre vieille intendante me dit de me taire, mais je vis que cette histoire l'avait fort affectée, et je l'entendais grommeler entre ses dents : Can maledet ! bruta bestia ! Comme je ne comprenais pas pourquoi je devais me taire, j'allai toujours mon train, malgré la défense, et je bavardai si bien que le lendemain un des administrateurs vint de bon matin m'adresser une assez vive mercuriale, m'accusant de faire beaucoup de bruit pour peu de mal et de commettre l'honneur d'une maison sainte.
Il prolongea sa censure en m'expliquant beaucoup de choses que j'ignorais, mais qu'il ne croyait pas m'apprendre, persuadé que je m'étais défendu sachant ce qu'on me voulait, et n'y voulant pas consentir. Il me dit gravement que c'était une œuvre défendue, ainsi que la paillardise, mais dont au reste l'intention n'était pas plus offensante pour la personne qui en était l'objet, et qu'il n'y avait pas de quoi s'irriter si fort pour avoir été trouvé aimable. Il me dit sans détour que lui-même, dans sa jeunesse, avait eu le même honneur, et qu'ayant été surpris hors d'état de faire résistance, il n'avait rien trouvé là de si cruel. Il poussa l'impudence jusqu'à se servir des propres termes, et s'imaginant que la cause de ma résistance était la crainte de la douleur, il m'assura que cette crainte était vaine, et qu'il ne fallait pas s'alarmer de rien.
J'écoutais cet infâme avec un étonnement d'autant plus grand qu'il ne parlait point pour lui-même ; il semblait ne m'instruire que pour mon bien.
Son discours lui paraissait si simple qu'il n'avait pas même cherché le secret du tête-à-tête : et nous avions en tiers un ecclésiastique que tout cela n'effarouchait pas plus que lui. Cet air naturel m'en imposa tellement, que j'en vins à croire que c'était sans doute un usage admis dans le monde, et dont je n'avais pas eu plus tôt occasion d'être instruit. Cela fit que je l'écoutai sans colère, mais non sans dégoût. L'image de ce qui m'était arrivé, mais surtout de ce que j'avais vu, restait si fortement empreinte dans ma mémoire, qu'en y pensant, le cœur me soulevait encore. Sans que j'en susse davantage, l'aversion de la chose s'étendit à l'apologiste, et je ne pus me contraindre assez pour qu'il ne vît pas le mauvais effet de ses leçons. Il me lança un regard peu caressant, et dès lors il n'épargna rien pour me rendre le séjour de l'hospice désagréable. Il y parvint si bien que, n'apercevant pour en sortir qu'une seule voie, je m'empressai de la prendre, autant que jusque-là je m'étais efforcé de l'éloigner.
Cette aventure me mit pour l'avenir à couvert des entreprises des Chevaliers de la manchette, et la vue des gens qui passaient pour en être, me rappelant l'air et les gestes de mon effroyable Maure, m'a toujours inspiré tant d'horreur, que j'avais peine à la cacher. Au contraire, les femmes gagnèrent beaucoup dans mon esprit à cette comparaison : il me semblait que je leur devais en tendresse de sentiments, en hommage de ma personne, la réparation des offenses de mon sexe, et la plus laide guenon devenait à mes yeux un objet adorable, par le souvenir de ce faux Africain.
Pour lui, je ne sais ce qu'on put lui dire ; il ne me parut pas que, excepté la dame Lorenza, personne le vît de plus mauvais œil qu'auparavant.
Cependant il ne m'accosta ni ne me parla plus. Huit jours après, il fut baptisé en grande cérémonie, et habillé de blanc de la tête aux pieds, pour représenter la candeur de son âme régénérée. Le lendemain il sortit de l'hospice et je ne l'ai jamais revu.
Mon tour vint un mois après : car il fallut tout ce temps-là pour donner à mes directeurs l'honneur d'une conversion difficile, et l'on me fit passer en revue tous les dogmes pour triompher de ma nouvelle docilité.
Texte 4 : Mme de Warens Livre III
Je n'avais ni transports ni désirs auprès d'elle ; j'étais dans un calme ravissant, jouissant sans savoir de quoi. J'aurais ainsi passé ma vie et l'éternité même sans m'ennuyer un instant. Elle est la seule personne avec qui je n'ai jamais senti cette sécheresse de conversation qui me fait un supplice du devoir de la soutenir. Nos tête-à-tête étaient moins des entretiens qu'un babil intarissable, qui pour finir avait besoin d'être interrompu. Loin de me faire une loi de parler, il fallait plutôt m'en faire une de me taire. A force de méditer ses projets, elle tombait souvent dans la rêverie. Hé bien ! je la laissais rêver, je me taisais, je la contemplais, et j'étais le plus heureux des hommes. J'avais encore un tic fort singulier. Sans prétendre aux faveurs du tête-à-tête, je le recherchais sans cesse, et j'en jouissais avec une passion qui dégénérait en fureur quand des importuns venaient le troubler. Sitôt que quelqu'un arrivait, homme ou femme, il n'importait pas, je sortais en murmurant, ne pouvant souffrir de rester en tiers auprès d'elle. J'allais compter les minutes dans son antichambre, maudissant mille fois ces éternels visiteurs, et ne pouvant concevoir ce qu'ils avaient tant à dire, parce que j'avais à dire encore plus.
Je ne sentais toute la force de mon attachement pour elle que quand je ne la voyais pas. Quand je la voyais, je n'étais que content : mais mon inquiétude en son absence allait au point d'être douloureuse. Le besoin de vivre avec elle me donnait des élans d'attendrissement qui souvent allaient jusqu'aux larmes. Je me souviendrai toujours qu'un jour de grande fête, tandis qu'elle était à vêpres, j'allai me promener hors de la ville, le cœur plein de son image et du désir ardent de passer mes jours auprès d'elle.
J'avais assez de sens pour voir que quant à présent cela n'était pas possible, et qu'un bonheur que je goûtais si bien serait court. Cela donnait à ma rêverie une tristesse qui n'avait pourtant rien de sombre, et qu'un espoir flatteur tempérait. Le son des cloches, qui m'a toujours singulièrement affecté, le chant des oiseaux, la beauté du jour, la douceur du paysage, les maisons éparses et champêtres dans lesquelles je plaçais en idée notre commune demeure ; tout cela me frappait tellement d'une impression vive, tendre, triste et touchante, que je me vis comme en extase transporté dans cet heureux temps et dans cet heureux séjour où mon cœur, possédant toute la félicité qui pouvait lui plaire, la goûtait dans des ravissements inexprimables, sans songer même à la volupté des sens. Je ne me souviens pas de m'être élancé jamais dans l'avenir avec plus de force et d'illusion que je fis alors : et ce qui m'a frappé le plus dans le souvenir de cette rêverie, quand elle s'est réalisée, c'est d'avoir retrouvé des objets tels exactement que je les avais imaginés. Si jamais rêve d'un homme éveillé eut l'air d'une vision prophétique, ce fut assurément celui-là. Je n'ai été déçu que dans sa durée imaginaire ; car les jours, et les ans, et la vie entière, s'y passaient dans une inaltérable tranquillité : au lieu qu'en effet tout cela n'a duré qu'un moment.
Hélas ! mon plus constant bonheur fut en songe. Son accomplissement fut presque à l'instant suivi du réveil.
TEXTES SUR L'ESSAI
Voir le site de l'ABU
LE DIALOGUE
TEXTE 1 « Contre le libre arbitre », Jacques le Fataliste, Denis Diderot, 1772.
LE
MAÎTRE: A quoi penses-tu?
JACQUES: Je pense que, tandis que
vous me parliez et que je vous répondais, vous me parliez sans
le vouloir, et que je vous répondais sans le vouloir.
LE
MAÎTRE: Après?
JACQUES: Après? Et que nous
étions deux vraies machines vivantes et pensantes.
LE
MAÎTRE: Mais à présent que veux-tu?
JACQUES:
Ma foi, c'est encore tout de même. Il n'y a dans les deux
machines qu'un ressort de plus en jeu.
LE MAÎTRE: Et ce
ressort là...?
JACQUES: Je veux que le diable m'emporte si
je conçois qu'il puisse jouer sans cause. Mon capitaine
disait: "Posez une cause, un effet s'ensuit; d'une cause faible,
un faible effet; d'une cause momentanée, un effet d'un moment;
d'une cause intermittente, un effet intermittent; d'une cause
contrariée, un effet ralenti; d'une cause cessante, un effet
nul."
LE MAÎTRE: Mais il me semble que je sens au
dedans de moi-même que je suis libre, comme je sens que je
pense.
JACQUES: Mon capitaine disait: "Oui, à présent
que vous ne voulez rien, mais veuillez-vous précipiter de
votre cheval?"
LE MAÎTRE: Eh bien! je me précipiterai.
JACQUES:
Gaiement, sans répugnance, sans effort, comme lorsqu'il vous
plaît d'en descendre à la porte d'une auberge?
LE
MAÎTRE: Pas tout à fait; mais qu'importe, pourvu que je
me précipite, et que je prouve que je suis libre?
JACQUES:
Mon capitaine disait: "Quoi! vous ne voyez pas que sans ma
contradiction il ne vous serait jamais venu en fantaisie de vous
rompre le cou? C'est donc moi qui vous prends par le pied, et qui
vous jette hors de selle. Si votre chute prouve quelque chose, ce
n'est donc pas que vous soyez libre, mais que vous êtes fou."
Mon capitaine disait encore que la jouissance d'une liberté
qui pourrait s'exercer sans motif serait le vrai caractère
d'un maniaque.
LE MAÎTRE: Cela est trop fort pour moi; mais,
en dépit de ton capitaine et de toi, je croirai que je veux
quand je veux.
JACQUES: Mais si vous êtes et si vous avez
toujours été le maître de vouloir, que ne
voulez-vous à présent aimer une guenon; et que
n'avez-vous cessé d'aimer Agathe toutes les fois que vous
l'avez voulu? Mon maître, on passe les trois quarts de sa vie à
vouloir, sans faire.
LE MAÎTRE: Il est vrai.
JACQUES: Et
à faire sans vouloir.
LE MAÎTRE: Tu me démontreras
celui-ci?
JACQUES: Si vous y consentez.
LE MAÎTRE: J'y
consens.
JACQUES: Cela se fera, et parlons d'autre chose..."
Jacques Le Fataliste, Denis Diderot, 1772
TEXTE 2 « Le discours introductif de Calliclès et la réponse de Socrate » Gorgias, 481b6-488b1, Platon, v. 450 av.JC.
Car
maintenant, si, t'ayant arrêté, toi ou un autre de tes
semblables, on te jetait en prison en disant que tu as commis une
injustice alors que tu n'en a commis aucune, tu sais bien que tu
serais incapable [486b]
de
prendre tes affaires en main, mais serais bien plutôt pris de
vertige et demeurerais bouche bée, ne sachant que dire, puis,
amené au tribunal et confronté à un accusateur
tout à fait malveillant et odieux, tu serais condamné à
mort pour peu qu'il lui prenne l'envie de réclamer ta
mort. (12)
Mais
" en quoi diable est-ce sage ", Socrate, " une
technique qui, prenant quelqu'un doué d'une bonne nature,
produit un homme pire ", impuissant à se porter
secours à lui-même ou à se sauver lui-même,
ou qui que ce soit d'autre, des plus grands périls, comme
d'être [486c]
dépouillé
par ses ennemis de tout ce qui fait son être, une vie tout à
fait dénuée d'honneurs dans la cité ?
Mais,
mon cher, laisse-moi te persuader de " mettre fin à
ces réfutations, cultive une harmonieuse connaissance des
affaires ", et cultive tout ce qui " te donnera
l'air d'être dans ton bon sens ", " laissant
à d'autres ces subtilités " dont il faut bien
avouer que ce ne sont que sottises ou niaiseries, " grâce
auxquelles tu habiteras des maisons vides " ; ne
cherche pas à imiter les hommes qui argumentent sur des
broutilles, [486d]
mais
ceux qui ont de quoi vivre, une solide réputation et toutes
sortes de bonnes choses.
SOCRATE -- Si par chance, il se trouvait que l'âme fût d'or, Calliclès, ne penses-tu pas que je serais content de trouver une de ces pierres avec lesquelles on éprouve l'or, la meilleure, de laquelle je pusse l'approcher, en sorte que, si elle était d'accord avec moi que mon âme avait été bien soignée, je saurais bien que j'ai assez et qu'il ne me faut aucune autre épreuve ?
CALLICLÈS -- [486e] Vers quoi tend cette question, Socrate ?
SOCRATE -- Je vais te le dire. Je crois justement, en t'ayant trouvé sur mon chemin, avoir trouvé ce don du ciel.
CALLICLÈS -- Quoi donc ?
SOCRATE --
Je sais bien que, pour peu que tu tombes d'accord avec moi sur
quelque chose que pense mon âme, ce sera dès lors la
vérité. Car j'ai dans l'esprit [487a]
que,
pour être en mesure d'éprouver convenablement si une âme
vit droitement ou non, il faut en effet avoir trois choses, que tu as
toutes trois : la science, la bienveillance et le franc-parler.
Il m'arrive de rencontrer beaucoup de gens qui ne sont pas en mesure
de m'éprouver, faute d'être sages comme toi ;
d'autres sont sages, mais ne veulent pas me dire la vérité,
parce qu'ils ne se soucient pas de moi comme toi ; quant à
ces deux étrangers-là, Gorgias et Pôlos, ils sont
sages et [487b]
ont
de l'amitié pour moi, mais ont un moindre franc-parler et sont
plus timides qu'il ne convient. Comment n'en serait-il pas ainsi ?
Eux qui poussent la timidité au point que, du fait qu'ils ont
honte, ils ont l'un et l'autre l'audace de se contredire devant de
nombreuses personnes, et cela sur les sujets les plus importants !
Mais toi, tu as toutes ces choses que les autres n'ont pas :
tu as été éduqué convenablement, comme
pourraient l'affirmer nombre d'athéniens, et tu es bien
disposé à mon égard. [487c]
Quelle
preuve en ai-je ? Je vais te le dire. Je sais, Calliclès,
que vous êtes quatre à vous être associés
en vue de devenir sages : toi, Tisandre d'Aphidna,
Andron, fils d'Androtion, et Nausicide de Cholarge.
Or, un jour, je vous ai entendu délibérer entre vous
sur la question de savoir jusqu'à quel point il faut s'exercer
à la sagesse, et je sais qu'a prévalu parmi vous
l'opinion qu'il ne fallait pas prendre à cœur de
philosopher jusque dans les moindres détails, mais que [487d]
vous
vous êtes mutuellement recommandé de prendre garde qu'à
devenir plus sages qu'il n'est séant, vous ne vous corrompiez
sans vous en rendre compte. Aussi, quand je t'entends me donner les
mêmes conseils qu'à tes meilleurs amis, ce m'est une
preuve suffisante que tu es bien disposé à mon égard.
Quant au fait que tu as ton franc-parler et ne cèdes pas à
la honte, tu le dis toi-même, et le discours que tu viens de
prononcer à l'instant le confirme.
Quoi qu'il en soit sur
ces points, c'est maintenant clair : [487e]
si,
dans nos discussions, tu tombes d'accord avec moi sur quelque chose,
cela sera dès lors considéré entre toi et moi
comme suffisamment examiné, et n'aura plus besoin de subir un
autre examen. En effet, s'il t'arrivait de tomber d'accord avec moi,
ce n'est ni par manque de sagesse, ni par excès de timidité,
ni enfin pour me tromper que tu serais d'accord ; car tu es mon
ami, comme tu l'affirmes toi-même. Notre accord à toi et
à moi marquera dès lors la plénitude de la
vérité.
Or, de toutes, l'investigation la plus
belle, Calliclès, est celle qui concerne ce sur quoi tu m'as
adressé des reproches : que doit être l'homme, à
quoi [488a]
doit-il
s'appliquer, et jusqu'où, dans sa vieillesse aussi bien que
dans sa jeunesse ? Moi donc, si je fais quelque chose qui ne
soit pas conforme au droit dans le cours de ma propre vie, sois sûr
que ce n'est pas volontairement que je commets une faute, mais du
fait de mon ignorance. Aussi, toi, comme tu as commencé à
me réprimander, ne te dérobe pas, mais montre-moi
convenablement ce à quoi je dois m'appliquer et de quelle
manière je puis l'acquérir, et, si tu parviens
maintenant à me faire tomber d'accord avec toi, mais que plus
tard je ne mets pas en pratique ce sur quoi j'étais d'accord,
considère que je suis tout à fait lâche [488b]
et
ne me réprimande plus jamais à l'avenir, ne m'en
jugeant nullement digne.
« Le discours introductif de Calliclès et la réponse de Socrate » Gorgias, 481b6-488b1, Platon, v. 450 av.JC
L'apologue : corpus
« Parabole des vignerons et allégorie de la pièce de monnaie », Evangile selon Saint Marc, 12, 1-17.
Fable « Le lion irrité contre le cerf... »,1499, et courte biographie d'Abstemius
« Les obsèques de la Lionne », Fables, La Fontaine, VIII, 14, 1668-1693 Delagrave p.235
« L'Eldorado » Candide, chap. XVIII, 1759 p.242
« Fable ou histoire », Les Châtiments, Victor Hugo, 1856 p.244
Textes complémentaires : « L'âne vêtu de la peau du lion », « Le Loup devenu berger », Fables, La Fontaine, 1668-1693.
1 « Parabole des vignerons et allégorie de la pièce de monnaie », Evangile selon Saint Marc, 12, 1-17.
12 1 Jésus
se mit à leur parler en paraboles :... .« Un homme
planta une vigne, il l'entoura d'une clôture, y creusa un
pressoir et y bâtit une tour de garde. Puis il la donna en
fermage à des vignerons, et partit en voyage. 2 Le
moment venu, il envoya son serviteur auprès des vignerons
pour se faire remettre par ceux-ci ce qui lui revenait du produit de
la vigne. 3 Mais les vignerons se saisirent du serviteur,
le frappèrent, et le renvoyèrent sans rien lui donner.
4 De nouveau, il leur envoya un autre serviteur ; et
celui-là, ils l'assommèrent et l'insultèrent.
5 Il en envoya encore un autre, et celui-là, ils
le tuèrent ; puis beaucoup d'autres serviteurs : ils
frappèrent les uns et tuèrent les autres. 6 Il
lui restait encore quelqu'un : son fils bien-aimé. Il l'envoya
vers eux en dernier. Il se disait : 'lls respecteront mon fils.'
7 Mais ces vignerons-là se dirent entre eux :
'Voici l'héritier : allons-y ! tuons-le, et l'héritage
va être à nous !' 8 Ils se saisirent de lui,
le tuèrent, et le jetèrent hors de la vigne. 9 Que
fera le maître de la vigne ? Il viendra, fera périr
les vignerons, et donnera la vigne à d'autres. 10 N'avez-vous
pas lu ce passage de l'Écriture ? La pierre qu'ont rejetée
les bâtisseurs est devenue la pierre angulaire. 11 C'est
là l'oeuvre du Seigneur, une merveille sous nos yeux !
»
12 Les chefs des Juifs cherchaient à
arrêter Jésus, mais ils eurent peur de la foule. (Ils
avaient bien compris que c'était pour eux qu'il avait dit
cette parabole.) Ils le laissèrent donc et s'en allèrent.
13 On envoya à Jésus des pharisiens et des hérodiens pour le prendre au piège en le faisant parler, 14 et ceux-ci viennent lui dire : « Maître, nous le savons : tu es toujours vrai ; tu ne te laisses influencer par personne, car tu ne fais pas de différence entre les gens, mais tu enseignes 1e vrai chemin de Dieu. Est-il permis, oui ou non, de payer l'impôt à l'empereur ? Devons-nous payer, oui ou non ? » 15 Mais lui, sachant leur hypocrisie, leur dit : « Pourquoi voulez-vous me mettre à l'épreuve ? Faites-moi voir une pièce d'argent. » 16 Ils le firent, et Jésus leur dit : « Cette effigie et cette légende, de qui sont-elles ? ¦ De l'empereur César », répondent-ils. 17 Jésus leur dit : « A César, rendez ce qui est à César, et à Dieu, ce qui est à Dieu. » Et ils étaient remplis d'étonnement à son sujet.
2 Fable « Le lion irrité contre le cerf... »,1499, et courte biographie d'Abstemius
Abstémius
(Laurentius), en italien Astemio, fabuliste, né à
Macerata (Ancône), à la fin du XVe siècle,
fut professeur de belles-lettres à Urbino et bibliothécaire
du duc de cette ville. On a de lui, sous le titre d'Hecatomythium,
un recueil de 100 fables en partie traduites du grec, en partie de
son invention, qui parut pour la première fois avec une trad.
des fables d'Esope,
à Venise, en 1495; il y ajouta plus tard 100 autres fables,
sous le titre d'Hecatomythium secundum, Venise, 1499.
Les obsèques de la Lionne
La
femme du Lion mourut :
Aussitôt chacun
accourut
Pour s'acquitter envers le Prince
De
certains compliments de consolations,
Qui sont
surcroît d'affliction.
Il fit avertir sa
Province
Que les obsèques se feraient
Un
tel jour, en tel lieu ; ses Prévôts y seraient
Pour
régler la cérémonie,
Et
pour placer la compagnie.
Jugez si chacun s'y
trouva.
Le Prince aux cris s'abandonna,
Et
tout son antre en résonna.
Les Lions
n'ont point d'autre temple.
On entendit à
son exemple
Rugir en leurs patois Messieurs les Courtisans.
Je
définis la cour un pays où les gens,
Tristes, gais,
prêts à tout, à tout indifférents,
Sont
ce qu'il plaît au Prince, ou, s'ils ne peuvent
l'être,
Tâchent au moins de
le paraître,
Peuple caméléon, peuple singe du
maître,
On dirait qu'un esprit anime mille corps :
C'est
bien là que les gens sont de simples ressorts.
Pour
revenir à notre affaire,
Le Cerf ne pleura point, comment
eût-il pu faire ?
Cette mort le vengeait : la Reine avait
jadis
Étranglé sa femme et son
fils.
Bref, il ne pleura
point. Un flatteur l'alla dire,
Et
soutint qu'il l'avait vu rire.
La colère du Roi, comme dit
Salomon,
Est terrible, et surtout celle du roi Lion :
Mais ce
Cerf n'avait pas accoutumé de lire.
Le Monarque lui dit :
Chétif hôte des bois
Tu ris, tu ne suis pas ces
gémissantes voix !
Nous n'appliquerons point sur tes
membres profanes
Nos sacrés ongles ;
venez, Loups,
Vengez la Reine, immolez
tous
Ce traître à ses augustes
mânes.
Le Cerf reprit alors : Sire, le temps de pleurs
Est
passé ; la douleur est ici superflue.
Votre digne moitié
couchée entre des fleurs,
Tout près
d'ici m'est apparue,
Et je l'ai d'abord
reconnue.
Ami, m'a-t-elle dit, garde, que ce convoi,
Quand
je vais chez les Dieux, ne t'oblige à des larmes.
Aux
Champs Elyséens j'ai goûté mille charmes,
Conversant avec ceux qui sont saints comme moi.
Laisse agir
quelque temps le désespoir du Roi.
J'y prends plaisir. À
peine on eut ouï la chose,
Qu'on se mit à crier :
Miracle, apothéose !
Le Cerf eut un présent, bien
loin d'être puni.
Amusez les Rois par des
songes,
Flattez-les, payez-les d'agréables mensonges
:
Quelque indignation dont leur cœur soit rempli,
Ils
goberont l'appât, vous serez leur ami.
3 « L'Eldorado » Candide, chap. XVIII, 1759, Voltaire p.242
Le
vieillard reçut les deux étrangers sur un sofa
matelassé de plumes de colibri, et leur fit présenter
des liqueurs dans des vases de diamant, après quoi il satisfit
à leur curiosité en ces termes :
«
Je suis âgé de cent soixante et douze ans, et j'ai
appris de feu mon père, écuyer du roi, les étonnantes
révolutions du Pérou dont il avait été
témoin. Le royaume où nous sommes est l'ancienne patrie
des Incas, qui en sortirent très imprudemment pour aller
subjuguer une partie du monde, et qui furent enfin détruits
par les Espagnols.
« Les
princes de leur famille qui restèrent dans leur pays natal
furent plus sages. Ils ordonnèrent, du consentement de la
nation, qu'aucun habitant ne sortirait jamais de notre petit royaume.
Et c'est ce qui nous a conservé notre innocence et notre
félicité. Les Espagnols ont eu une connaissance confuse
de ce pays, ils l'ont appelé El Dorado, et un Anglais,
nommé le chevalier Raleigh, en a même approché il
y a environ cent années. Mais, comme nous sommes entourés
de rochers inabordables et de précipices, nous avons toujours
été jusqu'à présent à l'abri de la
rapacité des nations de l'Europe, qui ont une fureur
inconcevable pour les cailloux et pour la boue de notre terre, et
qui, pour en avoir, nous tueraient tous jusqu'au dernier ».
La
conversation fut longue. Elle roula sur la forme du gouvernement, sur
les moeurs, sur les femmes, sur les spectacles publics, sur les arts.
Enfin Candide, qui avait toujours du goût pour la métaphysique,
fit demander par Cacambo si dans le pays il y avait une
religion.
Le vieillard rougit un
peu. « Comment donc, dit-il, en pouvez-vous douter ?
Est-ce que vous nous prenez pour des ingrats ? ». Cacambo
demanda humblement quelle était la religion d'Eldorado. Le
vieillard rougit encore. « Est-ce qu'il peut y avoir deux
religions ?, dit-il. Nous avons, je crois, la religion de tout
le monde : nous adorons Dieu du soir jusqu'au matin.
-
N'adorez-vous qu'un seul Dieu ?, dit Cacambo, qui servait toujours
d'interprète aux doutes de Candide.
-
Apparemment, dit le vieillard, qu'il n'y en a ni deux, ni trois, ni
quatre. Je vous avoue que les gens de votre monde font des questions
bien singulières ».
Candide
ne se lassait pas de faire interroger ce bon vieillard. Il voulut
savoir comment on priait Dieu dans l'Eldorado. « Nous ne le
prions point, dit le bon et respectable sage. Nous n'avons rien à
lui demander : il nous a donné tout ce qu'il nous faut.
Nous le remercions sans cesse ». Candide eut la curiosité
de voir des prêtres. Il fit demander où ils étaient.
Le bon vieillard sourit. « Mes amis, dit-il, nous sommes tous
prêtres. Le roi et tous les chefs de famille chantent des
cantiques d'actions de grâces solennellement tous les matins,
et cinq ou six mille musiciens les accompagnent.
-
Quoi ! vous n'avez point de moines qui enseignent, qui disputent, qui
gouvernent, qui cabalent, et qui font brûler les gens qui ne
sont pas de leur avis ?
- Il
faudrait que nous soyons fous, dit le vieillard. Nous sommes tous ici
du même avis, et nous n'entendons pas ce que vous voulez dire
avec vos moines ». Candide à tous ces discours
demeurait en extase, et disait en lui-même : « Ceci est
bien différent de la Westphalie et du château de
monsieur le baron : si notre ami Pangloss avait vu Eldorado, il
n'aurait plus dit que le château de Thunder-ten-tronckh était
ce qu'il y avait de mieux sur la terre. Il est certain qu'il faut
voyager ».
4 Fable ou Histoire (III, 3)
Un jour, maigre et sentant un royal appétit,
Un singe
d'une peau de tigre se vêtit.
Le tigre avait été
méchant, lui, fut atroce.
Il avait endossé le droit
d'être féroce.
Il se mit à grincer des dents,
criant : « Je suis
Le vainqueur des halliers, le roi sombre
des nuits ! »
Il s'embusqua, brigand des bois, dans les
épines ;
Il entassa l'horreur, le meurtre, les
rapines,
Egorgea les passants, dévasta la forêt,
Fit
tout ce qu'avait fait la peau qui le couvrait.
Il vivait dans un
antre, entouré de carnage.
Chacun, voyant la peau, croyait
au personnage.
Il s'écriait, poussant d'affreux
rugissements :
Regardez, ma caverne est pleine d'ossements ;
Devant moi tout recule et frémit, tout émigre,
Tout tremble ; admirez-moi, voyez, je suis un tigre !
Les
bêtes l'admiraient, et fuyaient à grands pas.
Un
belluaire vint, le saisit dans ses bras,
Déchira cette peau
comme on déchire un linge,
Mit à nu ce vainqueur, et
dit : « Tu n'es qu'un singe ! »
« L'ANE VÊTU DE LA PEAU DU LION » (V, 21), Fables, La Fontaine, 1668-1693
De
la peau du Lion l'Ane s'étant vêtu
Était
craint partout à la ronde,
Et bien qu'animal sans
vertu,
Il faisait trembler tout le monde.
Un petit bout
d'oreille échappé par malheur
Découvrit la
fourbe et l'erreur.
Martin fit alors son office.
Ceux qui ne
savaient pas la ruse et la malice
S'étonnaient de voir
que Martin
Chassât les Lions au moulin.
Force
gens font du bruit en France,
Par qui cet Apologue est rendu
familier.
Un équipage cavalier
Fait les trois quarts de
leur vaillance.
« LE LOUP DEVENU BERGER » (III, 3), Fables, La Fontaine, 1668-1693.
Un
Loup qui commençait d'avoir petite part
Aux Brebis de son
voisinage,
Crut qu'il fallait s'aider de la peau du Renard
Et
faire un nouveau personnage.
Il s'habille en Berger, endosse un
hoqueton,
Fait sa houlette d'un bâton,
Sans oublier la
Cornemuse.
Pour pousser jusqu'au bout la ruse,
Il aurait
volontiers écrit sur son chapeau :
C'est moi qui suis
Guillot, berger de ce troupeau.
Sa personne étant ainsi
faite
Et ses pieds de devant posés sur sa
houlette,
Guillot le sycophante approche doucement.
Guillot le
vrai Guillot étendu sur l'herbette,
Dormait alors
profondément.
Son chien dormait aussi, comme aussi sa
musette.
La plupart des Brebis dorrnaient
pareillement.
L'hypocrite les laissa faire,
Et pour pouvoir
mener vers son fort les Brebis
Il voulut ajouter la parole aux
habits,
Chose qu'il croyait nécessaire.
Mais cela gâta
son affaire,
Il ne put du Pasteur contrefaire la voix.
Le ton
dont il parla fit retentir les bois,
Et découvrit tout le
mystère.
Chacun se réveille à ce son,
Les
Brebis, le Chien, le Garçon.
Le pauvre Loup, dans cet
esclandre,
Empêché par son hoqueton,
Ne put ni
fuir ni se défendre.
Toujours
par quelque endroit fourbes se laissent prendre.
Quiconque est
Loup agisse en Loup
C'est le plus certain de beaucoup.
TEXTES SUR L'ESSAI
« De l'amitié », Les Essais, chp XXVIII, Michel de Montaigne.
Texte 1
Au demeurant, ce que nous
appellons ordinairement amis et amitiez, ce ne sont qu'accoinctances
et familiaritez nouées par quelque occasion ou commodité,
par le moyen de laquelle nos ames s'entretiennent. En l'amitié
dequoy je parle, elles se meslent et confondent l'une en l'autre,
d'un melange si universel, qu'elles effacent, et ne retrouvent plus
la couture qui les a joinctes. Si on me presse de dire pourquoy je
l'aymois, je sens que cela ne se peut exprimer, qu'en respondant :
"Par ce que c'estoit luy; par ce que c'estoit moy."
Il y a, au delà de tout mon discours, et de ce que j'en puis
dire particulierement, ne sçay quelle force inexplicable et
fatale, mediatrice de cette union. Nous nous cherchions avant que de
nous estre veus, et par des rapports que nous oyïons l'un de
l'autre, qui faisoient en nostre affection plus d'effort que ne porte
la raison des rapports, je croy par quelque ordonnance du ciel; nous
nous embrassions par noz noms. Et à nostre premiere rencontre,
qui fut par hazard en une grande feste et compagnie de ville, nous
nous trouvasmes si prins, si cognus, si obligez entre nous, que rien
des lors ne nous fut si proche, que l'un à l'autre. Il
escrivit une Satyre Latine excellente, qui est publiée, par
laquelle il excuse et explique la precipitation de nostre
intelligence, si promptement parvenue à sa perfection. Ayant
si peu à durer, et ayant si tard commencé, car nous
estions tous deux hommes faicts, et luy plus de quelque annee, elle
n'avoit point à perdre temps et à se regler au patron
des amitiez molles et regulieres, ausquelles il faut tant de
precautions de longue et prealable conversation. Cette cy n'a point
d'autre idee que d'elle mesme, et ne se peut rapporter qu'à
soy. Ce n'est pas une speciale consideration, ny deux, ny trois, ny
quatre, ny mille : c'est je ne sçay quelle quinte essence
de tout ce meslange, qui, ayant saisi toute ma volonté,
l'amena se plonger et se perdre dans la sienne; qui, ayant saisi
toute sa volonté, l'amena se plonger et se perdre en la
mienne, d'une faim, d'une concurrence pareille. Je dis perdre, à
la verité, ne nous reservant rien qui nous fut propre, ny qui
fut ou sien, ou mien.
Texte 2
Quand Lælius,
en presence des Consuls Romains, lesquels, après la
condemnation de Tiberius Gracchus, poursuivoyent tous ceux qui
avoyent esté de son intelligence, vint à s'enquerir de
Caïus Blosius (qui estoit le principal de ses amis) combien il
eust voulu faire pour luy, et qu'il eust respondu : "Toutes
choses. - Comment toutes choses ? suivit-il. Et quoy, s'il
t'eust commandé de mettre le feu en nos temples ? - Il ne
me l'eust jamais commandé, replica Blosius. - Mais s'il l'eust
fait ? adjousta Lælius. - J'y eusse obey",
respondit-il. S'il estoit si parfaictement amy de Gracchus, comme
disent les histoires, il n'avoit que faire d'offenser les Consuls par
cette dernière et hardie confession; et ne se devoit départir
de l'asseurance qu'il avoit de la volonté de Gracchus. Mais,
toutefois, ceux qui accusent cette responce comme seditieuse,
n'entendent pas bien ce mystere et ne presupposent pas, comme il
est, qu'il tenoit la volonté de Gracchus en sa manche, et par
puissance et par cognoissance. Ils estoient plus amis que citoyens,
plus amis qu'amis ou que ennemis de leur païs, qu'amis
d'ambition et de trouble. S'estans parfaictement commis l'un à
l'autre, ils tenoient parfaictement les renes de l'inclination l'un
de l'autre; et faictes guider cet harnois par la vertu et conduitte
de la raison (comme aussi est il du tout impossible de l'atteler sans
cela), la responce de Blosius est telle qu'elle devoit estre. Si
leurs actions se demancherent, ils n'estoient ny amis selon ma mesure
l'un de l'autre, ny amis à eux mesmes. Au demeurant, cette
response ne sonne non plus que feroit la mienne, à qui
s'enquerroit à moy de cette façon : "Si
vostre volonté vous commandoit de tuer vostre fille, la
tueriez-vous ?" et que je l'accordasse. Car cela ne porte
aucun tesmoignage de consentement à ce faire, par ce que
je ne suis point en doute de ma volonté, et tout aussi peu de
celle d'un tel amy. Il n'est pas en la puissance de tous les discours
du monde de me desloger de la certitude que j'ay des intentions et
jugemens du mien. Aucune de ses actions ne me sçauroit estre
presentée, quelque visage qu'elle eut, que je n'en trouvasse
incontinent le ressort. Nos ames ont charrié si uniement
ensemble, elles se sont considerées d'une si ardante
affection, et de pareille affection descouvertes jusques au fin fond
des entrailles l'une à l'autre, que non seulement je
cognoissoy la sienne comme la mienne, mais je me fusse certainement
plus volontiers fié à luy de moy qu'à moy.
Qu'on ne me mette pas en ce rang ces autres amitiez communes; j'en ay
autant de cognoissance qu'un autre, et des plus parfaictes de leur
genre, mais je ne conseille pas qu'on confonde leurs regles : on s'y
tromperoit. Il faut marcher en ces autres amitiez, la bride à
la main, avec prudence et precaution; la liaison n'est pas nouée
en maniere qu'on n'ait aucunement à s'en deffier. "Aymés
le (disoit Chilon) comme ayant quelque jour à le haïr :
haïssez le, comme ayant à l'aymer." Ce precepte qui
est si abominable en cette souveraine et maistresse amitié il
est salubre en l'usage des amitiez ordinaires et coustumieres, à
l'endroit desquelles il faut employer le mot qu'Aristote avoit
tres-familier : "O mes amys, il n'y a nul amy !"
TEXTES SUR LE THÉÂTRE
Tartuffe, Molière, 1667.
Texte 1 « L'exposition »
MADAME PERNELLE et FLIPOTE, sa servante, ELMIRE, DAMIS, MARIANE, DORINE,CLÉANTE.
MADAME PERNELLE
Allons, Flipote, allons, que d'eux je me délivre.
ELMIRE
Vous marchez d'un tel pas qu'on a peine à vous suivre.
MADAME PERNELLE
Laissez, ma bru, laissez, ne venez pas plus loin:
Ce sont
toutes façons dont je n'ai pas besoin.
ELMIRE
De ce que l'on vous doit envers vous on s'acquitte.
Mais, ma
mère, d'où vient que vous sortez si vite?
MADAME PERNELLE
C'est que je ne puis voir tout ce ménage-ci,
Et que de
me complaire on ne prend nul souci.
Oui, je sors de chez vous fort
mal édifiée:
Dans toutes mes leçons j'y suis
contrariée,
On n'y respecte rien, chacun y parle haut,
Et
c'est tout justement la cour du roi Pétaut.
DORINE
Si...
MADAME PERNELLE
Vous êtes, mamie, une fille suivante
Un peu trop forte en
gueule, et fort impertinente:
Vous vous mêlez sur tout de
dire votre avis.
DAMIS
Mais...
MADAME PERNELLE
Vous êtes un sot en trois lettres, mon fils.
C'est moi
qui vous le dis, qui suis votre grand'mère;
Et j'ai prédit
cent fois à mon fils, votre père,
Que vous preniez
tout l'air d'un méchant garnement,
Et ne lui donneriez
jamais que du tourment.
MARIANE
Je crois...
MADAME PERNELLE
Mon Dieu, sa sour, vous faites la discrète,
Et vous n'y
touchez pas, tant vous semblez doucette;
Mais il n'est, comme on
dit, pire eau que l'eau qui dort,
Et vous menez sous chape un
train que je hais fort.
ELMIRE
Mais, ma mère...
MADAME PERNELLE
Ma bru, qu'il ne vous en déplaise,
Votre conduite en
tout est tout à fait mauvaise;
Vous devriez leur mettre un
bon exemple aux yeux,
Et leur défunte mère en usait
beaucoup mieux.
Vous êtes dépensière; et cet
état me blesse,
Que vous alliez vêtue ainsi qu'une
princesse.
Quiconque à son mari veut plaire seulement,
Ma
bru, n'a pas besoin de tant d'ajustement.
CLÉANTE
Mais, Madame, après tout...
MADAME PERNELLE
Pour vous, Monsieur son frère,
Je vous estime fort, vous
aime, et vous révère;
Mais enfin, si j'étais
de mon fils, son époux,
Je vous prierais bien fort de
n'entrer point chez nous.
Sans cesse vous prêchez des
maximes de vivre
Qui par d'honnêtes gens ne se doivent point
suivre.
Je vous parle un peu franc; mais c'est là mon
humeur,
Et je ne mâche point ce que j'ai sur le cour.
DAMIS
Votre Monsieur Tartuffe est bien heureux sans doute.
MADAME PERNELLE
C'est un homme de bien, qu'il faut que l'on écoute;
Et
je ne puis souffrir sans me mettre en courroux
De le voir querellé
par un fou comme vous.
Texte 2 « Le piège » IV,5
TARTUFFE
Mais si d'un oeil bénin vous voyez mes hommages,
Pourquoi
m'en refuser d'assurés témoignages?
ELMIRE
Mais comment consentir à ce que vous voulez,
Sans
offenser le Ciel, dont toujours vous parlez?
TARTUFFE
Si ce n'est que le Ciel qu'à mes voux on oppose,
Lever
un tel obstacle est à moi peu de chose,
Et cela ne doit pas
retenir votre cour.
ELMIRE
Mais des arrêts du Ciel on nous fait tant de peur!
TARTUFFE
Je puis vous dissiper ces craintes ridicules,
Madame, et je
sais l'art de lever les scrupules.
Le Ciel défend, de vrai,
certains contentements,
(C'est un scélérat qui
parle.)
Mais on trouve avec lui des accommodements.
Selon
divers besoins, il est une science
D'étendre les liens de
notre conscience,
Et de rectifier le mal de l'action
Avec la
pureté de notre intention.
De ces secrets, Madame, on saura
vous instruire;
Vous n'avez seulement qu'à vous laisser
conduire.
Contentez mon désir, et n'ayez point d'effroi.
Je
vous réponds de tout, et prends le mal sur moi.
Vous
toussez fort, Madame.
ELMIRE
Oui, je suis au supplice.
TARTUFFE
Vous plaît-il un morceau de ce jus de réglisse?
ELMIRE
C'est un rhume obstiné, sans doute; et je vois bien
Que
tous les jus du monde ici ne feront rien.
TARTUFFE
Cela certe est fâcheux.
ELMIRE
Oui, plus qu'on ne peut dire.
TARTUFFE
Enfin votre scrupule est facile à détruire:
Vous
êtes assurée ici d'un plein secret,
Et le mal n'est
jamais que dans l'éclat qu'on fait;
Le scandale du monde
est ce qui fait l'offense,
Et ce n'est pas pécher que
pécher en silence.
Texte 3 « Dénouement » dernière scène
TARTUFFE.
Qui ? moi, Monsieur ?
L'EXEMPT.
Oui, vous.
TARTUFFE.
Pourquoi donc la prison ?
L'EXEMPT.
Ce n'est pas vous à qui j'en veux rendre raison.
Remettez-vous, Monsieur, d'une alarme si chaude.
Nous vivons sous un prince ennemi de la fraude,
Un prince dont les yeux se font jour dans les coeurs,
Et que ne peut tromper tout l'art des imposteurs.
D'un fin discernement sa grande âme pourvue
Sur les choses toujours jette une droite vue ;
Chez elle jamais rien ne surprend trop d'accès,
Et sa ferme raison ne tombe en nul excès.
Il donne aux gens de bien une gloire immortelle ;
Mais sans aveuglement il fait briller ce zèle,
Et l'amour pour les vrais ne ferme point son coeur
A tout ce que les faux doivent donner d'horreur.
Celui-ci n'étoit pas pour le pouvoir surprendre,
Et de pièges plus fins on le voit se défendre.
D'abord il a percé, par ses vives clartés,
Des replis de son coeur toutes les lâchetés.
Venant vous accuser, il s'est trahi lui-même,
Et par un juste trait de l'équité suprême,
S'est découvert au Prince un fourbe renommé,
Dont sous un autre nom il étoit informé ;
Et c'est un long détail d'actions toutes noires
Dont on pourroit former des volumes d'histoires.
Ce monarque, en un mot, a vers vous détesté
Sa lâche ingratitude et sa déloyauté ;
A ses autres horreurs il a joint cette suite,
Et ne m'a jusqu'ici soumis à sa conduite
Que pour voir l'impudence aller jusques au bout,
Et vous faire par lui faire raison du tout.
Oui, de tous vos papiers, dont il se dit le maître,
Il veut qu'entre vos mains je dépouille le traître.
D'un souverain pouvoir, il brise les liens
Du contrat qui lui fait un don de tous vos biens,
Et vous pardonne enfin cette offense secrète
Où vous a d'un ami fait tomber la retraite ;
Et c'est le prix qu'il donne au zèle qu'autrefois
On vous vit témoigner en appuyant ses droits,
Pour montrer que son coeur sait, quand moins on y pense,
D'une bonne action verser la récompense,
Que jamais le mérite avec lui ne perd rien,
Et que mieux que du mal il se souvient du bien.