1 ÈRE DM 3

Théâtre Et Argumentation : convaincre, persuader, délibérer.


TEXTE A : Jean Racine: Bérénice, IV,5, 1670.

TEXTE B : Molière, Les Fourberies de Scapin, 1671.

TEXTE C : Antonin Artaud, Le Théâtre et son double,1938. Texte dans le manuel de littérature p.267 (1S1 seulement).

TEXTE D : Têtes rondes et têtes pointues, Bertolt Brecht, 1938, traduit de l'allemand par Bernard Lortholary.

TEXTE E : L'Espace vide, Écrits sur le théâtre, Peter Brook, traduit de l'anglais, 1977.


QUESTION : Quel est l'enjeu de la délibération dans les différents textes du corpus ? (réponse facultative pour les textes D et E)

COMMENTAIRE : Vous commenterez l'extrait de Bérénice.

DISSERTATION : Pensez-vous que le théâtre soit uniquement « affaire de matérialisation scénique et ne vive que de matérialisation » ?

SUJET D'INVENTION : A la suite de la représentation des Fourberies de Scapin, l'acteur jouant le rôle de Scapin participe à un débat avec le public. En répondant à leurs questions, il est conduit à expliquer en quoi consiste son « jeu ». Vous faites le compte-rendu de ce dialogue, dans un article pour le journal de votre Lycée.




CORRECTION DU DM 3





TEXTE A : Jean Racine: Bérénice, IV,5, 1670.

BERENICE

Hé bien ! régnez, cruel ; contentez votre gloire :

Je ne dispute plus. J’attendais, pour vous croire,

Que cette même bouche, après mille serments

D’un amour qui devait unir tous nos moments,

Cette bouche, à mes yeux s’avouant infidèle,

M’ordonnât elle-même une absence éternelle.

Moi-même j’ai voulu vous entendre en ce lieu.

Je n’écoute plus rien, et pour jamais, adieu.

Pour jamais ! Ah ! Seigneur, songez-vous en vous-même

Combien ce mot cruel est affreux quand on aime ?

Dans un mois, dans un ans, comment souffrirons-nous,

Seigneur, que tant de mers me séparent de vous ?

Que le jour recommence et que le jour finisse

Sans que jamais Titus puisse voir Bérénice,

Sans que de tout le jour je puisse voir Titus ?

Mais quelle est mon erreur, et que de soins perdus !

L’ingrat, de mon départ consolé par avance,

Daignera-t-il compter les jours de mon absence ?

Ces jours si longs pour moi lui sembleront trop courts.

TITUS
Je n'aurai pas, madame, à compter tant de jours :

J'espère que bientôt la triste renommée

Vous fera confesser que vous étiez aimée

Vous verrez que Titus n'a put sans expirer...

BÉRÉNICE

Ah ! Seigneur, s'il est vrai pourquoi nous séparer ?

Je ne vous parle point d'un heureux hyménée :

Rome à ne plus vous voir m'a t-elle condamnée ?

Pourquoi m'enviez-vous l'air que vous respirez ?

TITUS
Hélas ! Vous pouvez tout, madame. Demeurez :




Je n' y résiste point ; mais je sens ma faiblesse :
Il faudra vous combattre et vous craindre sans cesse,
Et sans cesse veiller à retenir mes pas

Que vers vous à toute heure entraînent vos appas.

Que dis-je ? En ce moment mon coeur, hors de lui-même,
S' oublie, et se souvient seulement qu'il vous aime.

BÉRÉNICE
Hé bien, seigneur, hé bien ! Qu' en peut-il arriver ?
Voyez-vous les Romains prêts à se soulever ?
TITUS
Et qui sait de quel oeil ils prendront cette injure ?
S' ils parlent, si les cris succèdent au murmure,
faudra-t-il par le sang justifier mon choix ?
S' ils se taisent, madame, et me vendent leurs lois,
à quoi m' exposez-vous ? Par quelle complaisance
faudra-t-il quelque jour payer leur patience ?
Que n' oseront-ils point alors me demander ?
Maintiendrai-je des lois que je ne puis garder ?
BÉRÉNICE
Vous ne comptez pour rien les pleurs de Bérénice.
TITUS
Je les compte pour rien ? Ah ciel ! Quelle injustice !
BÉRÉNICE.
Quoi ? Pour d' injustes lois que vous pouvez changer,
en d' éternels chagrins vous-même vous plonger ?
Rome a ses droits, seigneur : n' avez-vous pas les vôtres ?
Ses intérêts sont-ils plus sacrés que les nôtres ?
Dites, parlez.

TITUS.
Hélas ! Que vous me déchirez !

BÉRÉNICE.
Vous êtes empereur, seigneur, et vous pleurez !


TEXTE B : Molière, Les Fourberies de Scapin, 1671.

Le jeune maître de Scapin (personnage de la Commedia dell(Arte) est tombé amoureux de Zerbinette, mais celle-ci appartient à une troupe d'Égyptens. Au valet rusé d'extorquer le prix de la libération de la belle au père...

GERONTE
Il faut, Scapin, il faut que tu fasses ici l'action d'un serviteur fidèle.
SCAPIN
Quoi, Monsieur ?
GERONTE
Que tu ailles dire à ce Turc qu'il me renvoie mon fils, et que tu te mettes à sa place jusqu'à ce que j'aie amassé la somme qu'il demande.
SCAPIN
Eh ! Monsieur, songez-vous à ce que vous dites ? et vous figurez-vous que ce Turc ait si peu de sens que d'aller recevoir un misérable comme moi à la place de votre fils ?
GERONTE
Que diable allait-il faire dans cette galère ?
SCAPIN
Il ne devinait pas ce malheur. Songez, Monsieur, qu'il ne m'a donné que deux heures.
GERONTE
Tu dis qu'il demande...
SCAPIN
Cinq cents écus. 
GERONTE
Cinq cents écus ! N'a-t-il point de conscience ?
SCAPIN
Vraiment oui, de la conscience à un Turc !
GERONTE
Sait-il bien ce que c'est que cinq cents écus ?
SCAPIN
Oui, Monsieur, il sait que c'est mille cinq cents livres.
GERONTE
Croit-il, le traître, que mille cinq cents livres se trouvent dans le pas d'un cheval ?
SCAPIN
Ce sont des gens qui n'entendent point de raison. 
GERONTE
Mais que diable allait-il faire à cette galère ?
SCAPIN
Il est vrai ; mais quoi ! on ne prévoyait pas les choses. De grâce, Monsieur, dépêchez.
GERONTE
Tiens, voilà la clef de mon armoire.
SCAPIN
Bon.
GERONTE
Tu l'ouvriras.
SCAPIN
Fort bien.
GERONTE
Tu trouveras une grosse clef du côté gauche, qui est celle de mon grenier.
SCAPIN
Oui.
GERONTE
Tu iras prendre toutes les hardes qui sont dans cette grande manne, et tu les vendras aux fripiers pour aller racheter mon fils.
SCAPIN, en lui rendant la clef.
Eh ! Monsieur, rêvez-vous ? Je n'aurais pas cent francs de tout ce que vous dites ; et, de plus, vous savez le peu de temps qu'on m'a donné.
GERONTE
Mais que diable allait-il faire dans cette galère ?
SCAPIN
Oh ! que de paroles perdues ! Laissez là cette galère, et songez que le temps presse, et que vous courez risque de perdre votre fils. Hélas ! mon
pauvre maître, peut-être que je ne te verrai de ma vie, et qu'à l'heure que je parle, on t'emmène esclave en Alger ! Mais le Ciel me sera témoin que j'ai fait pour toi tout ce que j'ai pu, et que si tu manques à être racheté, il n'en faut accuser que le peu d'amitié d'un père.
GERONTE
Attends, Scapin, je m'en vais quérir cette somme.
SCAPIN
Dépêchez-vous donc vite, Monsieur, je tremble que l'heure ne sonne.
GERONTE
N'est-ce pas quatre cents écus que tu dis ?
SCAPIN
Non, cinq cents écus.
GERONTE
Cinq cents écus ?
SCAPIN
Oui.
GERONTE
Que diable allait-il faire à cette galère ?
SCAPIN
Vous avez raison. Mais hâtez-vous.
GERONTE
N'y avait-il point d'autre promenade ?
SCAPIN 
Cela est vrai. Mais faites promptement.
GERONTE
Ah ! maudite galère !
SCAPIN, à part.
Cette galère lui tient au coeur.
GERONTE
Tiens, Scapin, je ne me souvenais pas que je viens justement de recevoir cette somme en or, et je ne croyais pas qu'elle dût m'être sitôt ravie. (Il lui présente sa bourse, qu'il ne laisse pourtant pas
aller, et, dans ses transports, il fait aller son bras de côté et d'autre, et Scapin le sien pour avoir la bourse.) Tiens ! Va-t'en racheter mon fils.
SCAPIN, tendant la main.
Oui, Monsieur.
GERONTE, retenant la bourse qu'il fait semblant de vouloir donner à Scapin. 
Mais dis à ce Turc que c'est un scélérat.
SCAPIN, tendant toujours la main.
Oui.
GERONTE, même jeu.
Un infâme.
SCAPIN
Oui.
GERONTE, même jeu.
Un homme sans foi, un voleur.
SCAPIN
Laissez-moi faire.
GERONTE, même jeu.
Qu'il me tire cinq cents écus contre toute sorte de droit.
SCAPIN
Oui.
GERONTE, même jeu.
Que je ne les lui donne ni à la mort ni à la vie.
SCAPIN
Fort bien.
GERONTE
Et que, si jamais je l'attrape, je saurai me venger de lui.
SCAPIN
Oui.
GERONTE, remettant sa bourse dans sa poche et s'en allant.
Va, va vite requérir mon fils.