LE THÉÂTRE : TEXTE ET REPRÉSENTATION

« C'est une étrange entreprise que de faire rire les honnêtes gens »


  1. Cours avec

  1. lectures analytiques de Tartuffe, Molière, 1669.

  2. lecture analytique de l'Ile des Esclaves, Marivaux, 1725.

  3. Texte complémentaire : extrait : la Critique de l'ecole des femmes, Molière, 1663.

  4. plan du cours (suite) sous forme de sujet type bac

  5. textes complémentaires accessibles par Internet (d'autres ne sont donnés qu'en photocopies)



Titre et problématique de la séquence


  1. Titre : « C'est une étrange entreprise que de faire rire les honnêtes gens », Molière, extrait de la comédie Critique de l'Ecole des Femmes, de 1663 dans laquelle Molière fait débattre des personnages à propos de sa comédie L'Ecole des Femmes, en 1662.

  1. Objet d'étude : Le théâtre : texte et représentation.

  1. Définitions à connaître



Tartuffe, Molière, 1669.


  1. Biographie de Molière, présentation de ses pièces en général, résumé de la pièce : voir photocopie.

  2. Le genre de Tartuffe. Dans la préface comme dans les placets au roi, Molière présente l'oeuvre comme une « comédie » mais comment se définit celle-ci ? Il ne suffit pas de remarquer que Tartuffe est comique, que les personnages, leurs échanges et leurs comportements, ou l'intrigue font rire, il faut être capable de voir différents genres comiques rassemblés dans cette pièce.

  1. Les différents metteurs en scène de Tartuffe. Il faut les comparer et se demander quels choix cela implique-t-il de la part du metteur en scène.

L'Ile des Esclaves, Marivaux, 1725.

  1. Fiche de présentation (photocopie)

  2. Les différents metteurs en scène de L'Ile des Esclaves

    En Attendant Godot, 1953 et Fin de Partie, 1957, Samuel Beckett.

  1. Fiche de présentation voir sur la photocopie au-dessus de l'extrait d'En Attendant Godot.

  2. Une sorte de biographie poétique récente de Beckett choisie pour lui rendre hommage lors du centenaire de sa naissance l'année dernière : lecture d'un extrait génial lu par l'auteure, (cliquer sur En disant...) Nathalie Léger. NB Un auteur, irlandais d'origine ayant choisi d'écrire en français, résistant en Provence, qui a commencé à écrire après une psychothérapie, qui a fait scandale avec ses pièces tout en obtenant un succès immédiat avec En Attendant Godot.

  3. Mises en scène filmées à regarder !

  4. Mise en scène photographiée NPF : à étudier.



LECTURES ANALYTIQUES DE TARTUFFE (1)

La scène d'exposition (incipit de l'oeuvre) « la scène est à Paris (...) tout son fait n'est rien qu'hypocrisie »


Ptq : Peut-on dire que cette scène d'exposition est classique ? Plan dialectique utilisant la polysémie de l'adj classique

I L'incipit de Tartuffe a les caractéristiques habituelles d'une scène d'exposition de comédie

(oui, elle est classique dans le sens courant de l'adjectif « classique » : habituel, typique du genre, conforme aux attentes des spectateurs)

  1. la scène donne les informations nécessaires à la compréhension de la situation des personnages

  2. la scène lance une intrigue, crée des attentes dans le public, du suspense

  3. la scène « donne le ton » cad qu'elle nous fait rire et annonce d'autres situations ou caractères comiques

II Mais cette scène d'exposition est surprenante, voire choquante

(non, elle n'est pas tout à fait classique car certains aspects sont inhabituels, et en outre, elle enfreint certaines règles du courant littéraire dans lequel on classe Molière, le classicisme)

  1. elle accomplit sa fonction de présenter les personnages et l'intrigue de manière paradoxale

  1. elle enfreint les règles de bienséance de manière choquante

III Nénmoins cette scène d'exposition reste fidèle aux principes fondamentaux du classicisme

(donc tout en étant originale, elle est classique dans le sens commun et dans le sens spécialisé de l'adjectif « classique »)

  1. elle représente, dans un lieu neutre qui restera le même tout au long de la pièce, à une époque contemporaine de l'écriture de la pièce, des bourgeois pris dans une intrigue à la fois conventionnelle, originale et vraisemblable. La stratégie suivie est visiblement de suivre l'unité d'action, de lieu et de temps.

  2. elle dénonce et ridiculise d'emblée le vice qu'elle se charge de corriger en le montrant dans sa complexité : l'hypocrisie ; elle propose à travers certains personnages l'idéal classique de l'honnêteté ; ces personnages sont mis en valeur par le contraste qu'offrent avec eux les caricatures de femme et d'homme que sont Mme Pernelle, Orgon et Tartuffe

  3. elle utilise l'alexandrin classique et obéit à la « première règle de la comédie » (comme de la tragédie) classique : « plaire »

Conclusion : c'est bien une scène d'exposition classique ; il ne faut pas caricaturer le classicisme. Ce courant n'impose pas une obéissance servileà des modèles anciens, à des règles de vraisemblance et de bienséance. Tout grand auteur, y compris un auteur classique, invente, innove tout en puisant dans sa culture des modèles, des sujets. On le voit bien quand on étudie la manière dont le fabuliste La Fontaine s'inspire de ses modèles grecs, latins ou persans (« Le Loup et l'Agneau » inspiré du fabuliste latin Phèdre).

Autre ouverture : importance du choix du décor, dès la scène d'exposition, il va induire une interprétation de la pièce. En 1996 Ariane Mnouchkine a mis en scène Tartuffe dans un décor qui rappelle le maghreb . Plus la pièce avance, plus Tartuffe apparaît comme un manipulateur, dévoyant l'Islam pour se servir de fanatiques qu'il a formés à assouvir sa soif de pouvoir. Dans cette mise en scène originale Tartuffe reste l'incarnation d'un vice humain universel : l'hypocrisie, la perversité appliquée à la religion. Mais Ariane Mnouchkine rend à la pièce toute sa force en la transposant à l'époque du terrorisme soi-disant islamique par le biais du décor et des costumes. Deux ans plus tard, JP Vincent lui, choisit comme décor une église avec des prie-dieu etc. : il nous rappelle que l'Islam n'a pas le monopole du fanatisme et que le christianisme, religion visée par Molière au XVII es, est toujours susceptible d'être dévoyé aujourd'hui. La pièce n'est pas qu'une farce, elle doit faire réfléchir au problème du fanatisme, du terrorisme. La transposition du décor et des costumes est-elle nécessaire pour que les spectateurs d'aujourd'hui comprennent les enjeux philosophiques et politiques universels de cette comédie ?


LECTURES ANALYTIQUES DE TARTUFFE (2)

Le scélérat pris en flagrant délit (IV, 5-6)

« je puis croire ces mots (...) rien de plus méchant n'est sorti de l'enfer »


Tartuffe, la comédie classique de Molière fit scandale au XVII es. Entre la première version de 1664 et la version définitive de 1669, Molière dut se battre pour qu'elle échappe à la censure sans qu'il renonce à mettre en scène un « imposteur » (c'est le sous-titre) qui joue le rôle de dévot et de directeur de conscience dans une famille bourgeoise. Mettre en scène cette pièce fut délicat et l'est toujours : les situations, les personnages sont scandaleux ; le sujet est grave et il faut que le public le sente mais que la pièce reste comique. La situation de la famille du bourgeois Orgon est critique : un faux-dévot s'est installé chez eux, prétendant les convertir. Orgon donne toute sa confiance au faux-dévot qui manigance sa ruine tet convoite à la fois sa fille et sa femme. À l'acte IV, on voit que Tartuffe, qui à l'acte III scène 3 a tenté de séduire Elmire, la femme d'Orgon, risque d'épouser Mariane, la fille d'Orgon, prête à se marier avec le jeune et beau Valère. On apprend aussi qu'Orgon déshérite son propre fils et confie tous ses biens à l'Imposteur Tartuffe. Heureusement, la femme d'Orgon, Elmire, prend les choses en main et met un stratagème en place pour ouvrir les yeux à son mari sur les intentions réelles du prétendu dévot : elle cache son mari sous la table et le prévient en ces termes (IV,4 v.1372-1373) « Je vais par des douceurs, puisque j'y suis réduite / Faire poser le masque à cette âme hypocrite ».

Ptq : Comment « le scélérat » est-il démasqué ?

I Par une femme honnête contrainte d'être hypocrite pour sauver sa famille

  1. Ce qui nous montre qu'Elmire est une femme honnête au début et à la fin du passage

  2. Le double piège qu'elle tend à Tartuffe et qui nous montre qu'elle est hypocrite

  1. La victoire de l'honnêteté sur l'hypocrisie : retour d'Orgon à la raison et à une vision juste de la religion

II De manière comique : Molière utilise les procédés de la farce dans une grande comédie

  1. comique de gestes associé à des objets typiques de la farce : gestes érotiques suggérés par le texte et la gradation prévue par la pièce (comparer avec III,3), présence d'une table qui laisse la possibilité de multiples gestes comiques (rentrer/sortir la tête ou les mains, tourner autour de la table choix de Sobel en 1990, (s')allonger sur la table choix de Vitez en 1976, NB Christopher Newton fait aussi baisser son pantalon à l'acteur qui joue Tartuffe ), toux forcée flacon de « jus de réglisse » corpus de photos de mises en scène de tartuffe

  2. comique de situation : une situation triviale où fusionnent la farce française et italienne

  1. comique de mots

III De manière comique mais subtile : l'interprétation de cette scène exige une grande attention

  1. une situation complexe, presque tragique, à décoder. On a un pervers face à une femme qui n'est protégée que par sa ruse : la situation pourrait mal tourner. D'ailleurs le dénouement initial, dans la première version en trois actes, était tragique et Molière a dû recourir au deus ex machina dans la dernière scène : le roi intervient miraculeusement pour rétablir l'ordre ; sans le discernement quasi divin du roi, le pervers serait donc le plus fort. Certes la didascalie indique sans ambiguïté ce que pense Molière du discours de ce faux directeur de conscience « c'est un scélérat qui parle » et le lecteur doit comprendre que tout c)e qu'il dit est mensonge. Mais le public ne lit pas la didascalie : l'acteur qui joue Tartuffe doit avoir un jeu très subtil pour montrer l'étendue de la perversité du personnage sans pour autant le rendre sympathique. Il doit être en même temps séduisant et répugnant. Comparer plusieurs acteurs : Jouvet, Depardieu par exemple.

  2. Derrière la caricature, il faut reconnaître le laxisme des jésuites ; il est d'autant plus révoltant qu'on a vu Tartuffe au début de la pièce prôner une dévotion rigoriste, bannissant toute sensualité « serrez ma haire » « cachez ce sein que je ne saurais voir »...

  1. un discours complexe, difficile à interpréter : il faut resituer les paroles prononcées pour comprendre en quoi elles sont justes ou fausses. Analyser les maximes surtout 1520-1522 point culminant de l'ignoble rhétorique. Il ne faut pas prendre ces injonctions au premier degré, il faut dissocier l'homme de sa fonction mais ce n'est pas si simple, d'où la révolte des dévots et ecclésiastiques contre Molière cf. le curé Roullé qui demande au roi que Molière soit brûlé vif pour son impiété.

  2. des caractères complexes (et donc des personnages difficiles à jouer) :

  1. Un dispositif plus complexe qu'il n'y paraît : mise en abyme avec Elmire en figure du dramaturge et Orgon en figure du spectateur : c'est très original et cela nous oblige à nous demander ce que nous attendons pour réagir face à la perversité, au terrorisme intellectuel : attendons-nous comme Orgon que l'hypocrite, le pervers, passe à l'acte ? C'est un dispositif tellement efficace que Murnau l'a répété (1926)

Ainsi, nous avons montré qu'à travers le stratagème d'Elmire Molière dénonce le scandale de la fausse dévotion. Sa stratégie est osée, Elmire est son porte-parole, elle devient dramaturge et use sans cesse d'ironie, mais cette stratégie est efficace. Le public rit et s'indigne en même temps : superbe scène, difficile à jouer. Ouverture sur metteurs en scène ou sur citation de Hugo : « Les oeuvres vénérables des maîtres ont même cela de remarquable qu' elles offrent plus de faces à étudier que les autres. Tartuffe fait rire ceux-ci et trembler ceux-là. Tartuffe, c' est le serpent domestique ; ou bien c' est l' hypocrite ; ou bien c' est l' hypocrisie. C' est tantôt un homme, tantôt une idée. Othello, pour les uns, c' est un noir qui aime une blanche ; pour les autres, c' est un parvenu qui a épousé une patricienne ; pour ceux-là, c' est un jaloux ; pour ceux-ci, c' est la jalousie. Et cette diversité d' aspects n' ôte rien à l' unité fondamentale de la composition. » Ruy Blas, « préface », Victor Hugo, 1838.


LECTURE ANALYTIQUE DE

L'ILE DES ESCLAVES 1ERE SCÈNE (intégrale)


IE Marivaux, 1725 = une comédie -> fait rire, commedia dell arte revenue à la mort de L XIV, 1715 grâce au Régent, 1 libertin. Ms pas slmt. IE = aussi surtout comédie PHILOSOPHIQUE et Marivaux appartient aux philosophes de Lumières, comme Voltaire, Rousseau, et Diderot par exemple. Ces auteurs défendent des valeurs qui bien souvent remettent en question des dogmes, des coutumes, voire le fonctionnement même de la société d'Ancien Régime. Ainsi dans sa pièce Marivaux remet en question les inégalités sociales en utilisant le traditionnel renversement des rôles entre maîtres et valets. On voit cette double dimension comique et philosophique dès la scène d'exposition.

Ptq : quelles attentes crée cette 1ere scène de L'Ile des Esclaves ?


I CETTE SCÈNE D'EXPOSITION NOUS DONNE DES INFORMATIONS QUI VONT SUSCITER DES ATTENTES POUR LE LECTEUR/PUBLIC

  1. personnages :

  1. situation :

  1. lieu :

II L'ATTENTE LA PLUS ÉVIDENTE : COMMENT VA ÉVOLUER LE CONFLIT MAÎTRE/ESCLAVE :

  1. Dans la scène le conflit devient de plus en plus violent

  1. Dans la scène le conflit évolue au profit d'Arlequin

  1. Arlequin annonce à Iphicrate et au lecteur/spectateur l'issue du conflit

III L'ATTENTE PRINCIPALE : QUELLE LEÇON PHILOSOPHIQUE NOUS DÉLIVRERA CETTE COMÉDIE

  1. ce qui permet de comprendre la dimension philosophique de cette comédie

  1. la leçon, le message ransmis par la comédie

  1. le comique reste pourtant constamment présent et le restera vraisemblablement jusqu'à la fin

OUVERTURE : Marivaux comme beaucoup d'auteurs du XVIII es Voltaire, Diderot, Rousseau pr ex a su varier les genres pour développer la progression des Lumières. Ainsi il a été rédacteur d'un journal Le Spectateur français avant d'écrire des comédies, il maîtrisait aussi l'écriture de l'apologue et du dialogue philosophique comme en témoigne l'extrait de L'Education d'un Prince dont nous avions fait le commentaire en DM n°3.


D'où vient la citation qui sert de titre à la séquence ?

EXTRAIT : La Critique de L'Ecole des femmes, Molière, 1663.

DORANTE.- Vous croyez donc, Monsieur Lysidas, que tout l'esprit et toute la beauté sont dans les poèmes sérieux, et que les pièces comiques sont des niaiseries qui ne méritent aucune louange?

URANIE.- Ce n'est pas mon sentiment, pour moi. La tragédie, sans doute, est quelque chose de beau quand elle est bien touchée; mais la comédie a ses charmes, et je tiens que l'une n'est pas moins difficile à faire que l'autre*.

DORANTE.- Assurément, Madame, et quand, pour la difficulté, vous mettriez un plus du côté de la comédie, peut-être que vous ne vous abuseriez pas. Car enfin, je trouve qu'il est bien plus aisé de se guinder sur de grands sentiments, de braver en vers la Fortune, accuser les Destins, et dire des injures aux dieux, que d'entrer comme il faut dans le ridicule des hommes, et de rendre agréablement sur le théâtre les défauts de tout le monde. Lorsque vous peignez des héros, vous faites ce que vous voulez; ce sont des portraits à plaisir, où l'on ne cherche point de ressemblance; et vous n'avez qu'à suivre les traits d'une imagination qui se donne l'essor, et qui souvent laisse le vrai pour attraper le merveilleux. Mais lorsque vous peignez les hommes, il faut peindre d'après nature; on veut que ces portraits ressemblent; et vous n'avez rien fait si vous n'y faites reconnaître les gens de votre siècle. En un mot, dans les pièces sérieuses, il suffit, pour n'être point blâmé, de dire des choses qui soient de bon sens, et bien écrites: mais ce n'est pas assez dans les autres; il y faut plaisanter; et c'est une étrange entreprise que celle de faire rire les honnêtes gens.

CLIMÈNE.- Je crois être du nombre des honnêtes gens, et cependant je n'ai pas trouvé le mot pour rire dans tout ce que j'ai vu.

LE MARQUIS.- Ma foi, ni moi non plus.

DORANTE.- Pour toi, Marquis, je ne m'en étonne pas; c'est que tu n'y as point trouvé de turlupinades.

LYSIDAS.- Ma foi, Monsieur, ce qu'on y rencontre ne vaut guère mieux, et toutes les plaisanteries y sont assez froides, à mon avis.

DORANTE.- La cour n'a pas trouvé cela.

LYSIDAS.- Ah! Monsieur, la cour.

DORANTE.- Achevez, Monsieur Lysidas. Je vois bien que vous voulez dire que la cour ne se connaît pas à ces choses; et c'est le refuge ordinaire de vous autres messieurs les auteurs, dans le mauvais succès de vos ouvrages, que d'accuser l'injustice du siècle, et le peu de lumière des courtisans. Sachez, s'il vous plaît, Monsieur Lysidas, que les courtisans ont d'aussi bons yeux que d'autres; qu'on peut être habile avec un point de Venise, et des plumes, aussi bien qu'avec une perruque courte, et un petit rabat uni: que la grande épreuve de toutes vos comédies, c'est le jugement de la cour; que c'est son goût qu'il faut étudier pour trouver l'art de réussir; qu'il n'y a point de lieu où les décisions soient si justes; et sans mettre en ligne de compte tous les gens savants qui y sont, que du simple bon sens naturel et du commerce de tout le beau monde, on s'y fait une manière d'esprit, qui, sans comparaison, juge plus finement des choses, que tout le savoir enrouillé des pédants.

URANIE.- Il est vrai que pour peu qu'on y demeure, il vous passe là tous les jours assez de choses devant les yeux, pour acquérir quelque habitude de les connaître, et surtout pour ce qui est de la bonne et mauvaise plaisanterie.

DORANTE.- La cour a quelques ridicules, j'en demeure d'accord, et je suis, comme on voit, le premier à les fronder. Mais, ma foi, il y en a un grand nombre parmi les beaux esprits de profession; et si l'on joue quelques marquis, je trouve qu'il y a bien plus de quoi jouer les auteurs, et que ce serait une chose plaisante à mettre sur le théâtre, que leurs grimaces savantes, et leurs raffinements ridicules; leur vicieuse coutume d'assassiner les gens de leurs ouvrages; leur friandise de louanges; leurs ménagements de pensées*; leur trafic de réputation; et leurs ligues offensives et défensives; aussi bien que leurs guerres d'esprit, et leurs combats de prose, et de vers.

LYSIDAS.- Molière est bien heureux, Monsieur, d'avoir un protecteur aussi chaud que vous. Mais enfin, pour venir au fait, il est question de savoir si sa pièce est bonne, et je m'offre d'y montrer partout cent défauts visibles.

URANIE.- C'est une étrange chose de vous autres messieurs les poètes, que vous condamniez toujours les pièces où tout le monde court, et ne disiez jamais du bien que de celles où personne ne va. Vous montrez pour les unes une haine invincible, et pour les autres une tendresse qui n'est pas concevable.

DORANTE.- C'est qu'il est généreux de se ranger du côté des affligés.

URANIE.- Mais de grâce, Monsieur Lysidas, faites-nous voir ces défauts, dont je ne me suis point aperçue.

LYSIDAS.- Ceux qui possèdent Aristote et Horace voient d'abord, Madame, que cette comédie pèche contre toutes les règles de l'art.

URANIE.- Je vous avoue que je n'ai aucune habitude avec ces messieurs-là, et que je ne sais point les règles de l'art.

DORANTE.- Vous êtes de plaisantes gens avec vos règles dont vous embarrassez les ignorants, et nous étourdissez tous les jours. Il semble, à vous ouïr parler, que ces règles de l'art soient les plus grands mystères du monde, et cependant ce ne sont que quelques observations aisées que le bon sens a faites sur ce qui peut ôter le plaisir que l'on prend à ces sortes de poèmes; et le même bon sens qui a fait autrefois ces observations, les fait aisément tous les jours, sans le secours d'Horace et d'Aristote. Je voudrais bien savoir si la grande règle de toutes les règles n'est pas de plaire; et si une pièce de théâtre qui a attrapé son but n'a pas suivi un bon chemin. Veut-on que tout un public s'abuse sur ces sortes de choses, et que chacun n'y soit pas juge du plaisir qu'il y prend*?




PLAN DU COURS (suite) SOUS FORME DE SUJET TYPE BAC


CORPUS SUR LE THÉÂTRE : tous les textes donnés en photocopie dans la séquence sur le théâtre

QUESTIONS

  1. Montrez que l'on retrouve les thèmes communs à La Bonne Âme du Setchouan de Brecht (1943) et L'Ile des Esclaves (1725) dans En attendant Godot (1953). Sont-ils traités de la même manière dans ces deux derniers extraits ?

  2. Comparez les scènes d'exposition présentes dans le corpus.

  3. Dans quelle mesure la « note d'intention » d'Irina Brook(2005) et l'affiche de sa mise en scène nous renseignent-elles sur ses choix de mise en scène : que pensez-vous de ces choix ?

DISSERTATION

    Une pièce de théâtre doit-elle toujours véhiculer « un message » (terme utilisé ironiquement par R Blin, metteur en scène de Beckett) « un sens plus large et plus élevé, à emporter après le spectacle, avec le programme et les esquimaux » comme dit Beckett dans sa Lettre à Michel Polack de 1952, ou bien faut-il se contenter d'entendre « ce que disent les personnages », de voir « ce qu'ils font et ce qui leur arrive » comme Beckett dit s'en satisfaire ?

DOCUMENTS COMPLÉMENTAIRES ACCESSIBLES PAR INTERNET


Affiche de la mise en scène de l'Ile des Esclaves d'Irina Brook
















Note d'intention de la mise en scène l'Ile des Esclaves d'Irina Brook

présentation de sa mise en scène par Irina Brook Voir le lien sur le site de sic-productions

NOTE D'INTENTION

Ayant monté récemment La bonne âme de Setchouan de Brecht, j'ai eu la terrifiante impression (que j'ai d'ailleurs chaque fois que je termine un projet) que plus jamais je ne rencontrerais un texte aussi proche de ce que je voulais exprimer au théâtre. Comment trouver à nouveau une pièce si passionnée, si humaine, si politique et en même temps drôle et offrant des possibilités infinies d'invention et de plaisir de jeu théâtral ?

Après des mois de désespoir, mon regard tomba un jour sur un petit livre tout fin et menu qui attendait patiemment depuis des années sur une de mes étagères. L’île des esclaves. Immédiatement, je le lus, et voilà, coup de foudre !

Quel choc de trouver des thèmes d'une certaine manière pas si éloignés que ça de Brecht, bien que deux siècles les séparent : l'injustice sociale, la difficulté d'être bon dans un monde mauvais, la cruauté des gens de pouvoir, la méchanceté qui vient d'avoir trop, la méchanceté qui vient de n'avoir pas assez et, à travers toutes ces difficultés, des voix qui s'élèvent pour nous rappeler l'espoir, la compassion et le désir passionné d'un monde meilleur.

Mais dans Marivaux, évidemment, tout cela est dit d'une manière merveilleusement légère, à travers la comédie, la bouffonnerie, l'esprit.

Et maintenant, en travaillant avec les acteurs en répétition, nous sommes dans un état permanent d'étonnement, face à ces petites scènes qui semblent, à la première lecture, être presque des esquisses brillantes, mais qui, dès qu'on commence à creuser et à les jouer, recèlent des profondeurs et des possibilités d'interprétation infinies. La force des questions humaines et sociales posées par cette pièce nous frappe à chaque moment.

On ne peut s'empêcher de se reconnaître quelque part dans ces personnages ridicules et violents. Et de nous interroger sur notre propre comportement dans la vie, dans nos relations avec nos prochains.

Et quand, à la fin, Arlequin, la bonne âme de l'île, pardonne les cruautés de son maître en lui disant: "Si j'avais été votre pareil, je n'aurais peut-être pas mieux valu que vous." Et puis déclare : Je veux être un homme de bien, n'est ce pas là un beau projet ?

On se dit oui, L’Ile des Esclaves, c'est vraiment un beau projet.

Irina Brook