L'ÉCRITURE BIOGRAPHIQUE
W OU LE SOUVENIR D'ENFANCE, GEORGES PEREC, 1975.
Merci à Guillaume Zagini et Kevin Boyer pour cette belle frise présentant le contexte de l'oeuvre ; cliquez sur les liens internet pour en découvrir toute la richesse !
INTRODUCTION
ANALYSE D'UN CORPUS DE TEXTES COMPLÉMENTAIRES
LECTURE ANALYTIQUE N°1 CHP II
CORRECTION DE L'EXPOSÉ 1 : L'OUVERTURE
LECTURE ANALYTIQUE N°2 : CHP XIII
CORRECTION DE L'EXPOSÉ 2 : LA DÉCHIRURE
LECTURE ANALYTIQUE N°3 / CORRECTION DE L'EXPOSÉ 3 : CHP XXI / AUTOPORTRAITS
1) INTRODUCTION DE LA SÉQUENCE 4 : L'ÉCRITURE BIOGRAPHIQUE
W OU LE SOUVENIR D'ENFANCE, GEORGES PEREC, 1975.
I PRÉSENTATION DE L'OBJET D'ÉTUDE IMPOSÉ POUR LE BACCALAURÉAT : L'ÉCRITURE BIOGRAPHIQUE
Les pages consacrées cet objet d'étude dans le manuel NPF pp.117-119 : à apprendre par coeur. Synthèse perso à faire .
Bien insister sur les rapports entre cet objet d'étude et l'analyse du récit en seconde : revoir les objets étudiés, retrouver les définitions précises
genres narratifs et leur évolution (par exemple conte ou roman)
registres liés au genre narratif (épique, satirique, fantastique, pathétique, tragique, comique)
schéma narratif et actantiel
objectivité et subjectivité, points de vue de la narration
l'évolution du récit, depuis les épopées de l'Antiquité et du Moyen-Âge, jusqu'au Nouveau Roman
II PRÉSENTATION DES PROBLÉMATIQUES DE NOTRE ÉTUDE À L'AIDE DE TEXTES COMPLÉMENTAIRES
Problématique générique imposée par le programme présente dans l'oeuvre : montrer la présence et la complémentarité de deux formes de récit dans W ou le Souvenir d'Enfance : le biographique et l'autobiographique ; montrer et expliquer également l'enjeu de ce témoignage sur la shoah, qui prend la forme de l'autofiction d'un orphelin juif.
Problématique liée au devoir d'éducation historique que nous avons vis-à-vis du nazisme, des camps et de ce qu'ils ont poussé à l'extrême : le totalitarisme, le « dogme informulé » que « l'étranger c'est l'ennemi » (préface de Si c'est un homme)
Lecture d'un extrait d'un entretien de Primo Levi donné en sujet d'histoire au bac de 2003. NB Correction très intéressante
Problématique à la fois littéraire et philosophique sur l'humanisme, car les textes que nous allons étudier sont des textes humanistes, bien que différents de ceux de Montaigne et La Boétie. L'humanisme est d'une part un mouvement littéraire et culturel européen de la Renaissance (XV-XVI) et d'autre part une manière de penser et de se comporter, exigeant que soit reconnue l'identité profonde de tous les hommes malgré leur altérité. Ce n'est pas parce qu'untel a une peau, une religion, une culture, un statut social différents des miens que je peux affirmer qu'il n'est pas humain. Et reconnaître cette humanité entraîne la reconnaissance de droits fondamentaux, tels que la vie, la pensée, la liberté... Ainsi, l'humanisme comme philosophie, comme culture, comme sagesse est possible à toute époque. Le monde décrit dans les textes que nous allons étudier est celui du XX es et par de nombreux aspects, notre monde aussi. Nous découvrons que ce monde est déshumanisant, et inhumain, grâce à des mécanismes tels que la propagande, la terreur, et même le génocide, délibérément mis en place. Mais aujourd'hui, nous avons une image très édulcorée, très lointaine des victimes de cette déshumanisation. Nous avons l'impression de vivre dans un monde civilisé où les droits de l'homme sont reconnus grâce aux combats des humanistes puis des philosophes des Lumières et des nombreux auteurs engagés du XIX et du XX es.
Comment l'écriture de Perec et des autres auteurs peut-elle nous rendre lucides ?
Dans un monde inhumain par certains aspects, comment garder l'humanité ?
Nous verrons au cours de la séquence que la mise en récit du vécu individuel et collectif est la manière pour l'humanité de s'affirmer, individuellement et collectivement, et que l'élaboration de ce récit met en jeu le témoignage brut, l'enquête scientifique mais aussi la création littéraire. Même si c'est étonnant c'est peut-être tout simplement de l'activité de mémoire que dépend la sauvegarde de l'humanité. Nous travaillerons donc beaucoup sur les mécanismes de la mémoire. On peut les voir à l'oeuvre dans un film de Hitchcock adapté d'un roman, paru en 1945 : Spellbound (la Maison du dr Edwards).
SUJETS DE RÉFLEXION POUR S'ENTRAÎNER
Problématiques sur des textes qui seront, pour nous, des textes complémentaires. Elles ont été données à l'oral en 2005 par Mme Carrez et Mme Fellah.
Liste de sujets donnés à des TL qui avaient au programme Si c'est un homme
III PRÉSENTATION DE L'OEUVRE INTÉGRALE N°3 : W OU LE SOUVENIR D'ENFANCE, GEORGES PEREC, 1975.
Voir correction de la fiche de lecture (À FAIRE)
ANALYSE D'UN CORPUS DE TEXTES COMPLÉMENTAIRES
DEUX EXTRAITS DE SI C'EST UN HOMME, PRIMO LEVI, 1947.
PRÉFACE
J’ai eu la chance de n’être déporté à Auschwitz qu’en 1944, alors que le gouvernement allemand, en raison de la pénurie croissante de main d’oeuvre, avait déjà décidé d’allonger la moyenne de vie des prisonniers à éliminer, améliorant sensiblement leurs conditions de vie et suspendant provisoirement les exécutions arbitraires individuelles.
Aussi, en fait de détails atroces, mon livre n’ajoutera-t-il rien à ce que les lecteurs du monde entier savent déjà sur l’inquiétante question des camps d’extermination. Je ne l’ai pas écrit dans le but d’avancer de nouveaux chefs d’accusation, mais plutôt pour fournir des documents à une étude dépassionnée de certains aspects de l’âme humaine. Beaucoup d’entre nous, individus ou peuples, sont à la merci de cette idée, consciente ou inconsciente, que «l’étranger», c’est «l’ennemi». Le plus souvent, cette conviction sommeille dans les esprits, comme une infection latente; elle ne se manifeste que par des actes isolés, sans lien entre eux, elle ne fonde pas un système.
Mais lorsque cela se produit, lorsque le dogme informulé est promu au rang de prémisse majeure d’un syllogisme, alors, au bout de la chaîne logique, il y a le Lager; c’est-à-dire le produit d’une conception du monde poussée à ses plus extrêmes conséquences avec une cohérence rigoureuse; tant que la conception a cours, les conséquences nous menacent. Puisse l’histoire des camps d’extermination retentir pour tous comme un sinistre signal d’alarme.
Je suis conscient des défauts de structure de ce livre, et j’en demande pardon au lecteur. En fait, celui-ci était déjà écrit, sinon en acte, du moins en intention et en pensée dès l’époque du Lager. Le besoin de raconter aux «autres», de faire participer les «autres», avait acquis chez nous, avant comme après notre libération, la violence d’une impulsion immédiate, aussi impérieuse que les autres besoins élémentaires; c’est pour répondre à un tel besoin que j’ai écrit mon livre; c’est avant tout en vue d’une libération intérieure. De là son caractère fragmentaire: les chapitres en ont été rédigés non pas selon un déroulement logique, mais par ordre d’urgence. Le travail de liaison, de fusion, selon un plan déterminé, n’est intervenu qu’après.
Il me semble inutile d’ajouter qu’aucun des faits n’y est inventé.
Primo Levi
Turin, janvier 1947
POÈME PLACÉ EN EXERGUE
Vous qui vivez en toute quiétude
Bien au chaud dans vos maisons,
Vous qui trouvez le soir en rentrant
La table mise et des visages amis,
Considérez si c'est un homme
Que celui qui peine dans la boue,
Qui ne connaît pas de repos,
Qui se bat pour un quignon de pain,
Qui meurt pour un oui ou pour un non.
Considérez si c'est une femme
Que celle qui a perdu son nom et ses cheveux
Et jusqu'à la force de se souvenir,
Les yeux vides et le sein froid
Comme une grenouille en hiver.
N'oubliez pas que cela fut,
Non, ne l'oubliez pas :
Gravez ces mots dans votre cœur.
Pensez-y chez vous, dans la rue,
En vous couchant, en vous levant ;
Répétez-les à vos enfants.
Ou que votre maison s'écroule,
Que la maladie vous accable,
Que vos enfants se détournent de vous.
Avant-propos
Il y a deux ans, durant les premiers jours qui ont suivi notre retour, nous avons été, tous je pense, en proie à un véritable délire. Nous voulions parler, être entendus enfin. On nous dit que notre apparence physique était assez éloquente à elle seule. Mais nous revenions juste, nous ramenions avec nous notre mémoire, notre expérience toute vivante et nous éprouvions un désir frénétique de la dire telle quelle. Et dès les premiers jours cependant, il nous paraissait impossible de combler la distance que nous découvrions entre le langage dont nous disposions et cette expérience que, pour la plupart, nous étions encore en train de poursuivre dans notre corps. Comment nous résigner à ne pas tenter d'expliquer comment nous en étions venus là ? Nous y étions encore. Et cependant c'était impossible. À peine commencions-nous à raconter, que nous suffoquions. À nous-mêmes, ce que nous avions à dire commençait alors à nous paraître inimaginable.
Cette disproportion entre l'expérience que nous avions vécue et le récit qu'il était possible d'en faire ne fit que se confirmer par la suite. Nous avions donc bien affaire à l'une de ces réalités qui font dire qu'elles dépassent l'imagination. Il était clair désormais que c'était seulement par le choix, c'est-à-dire encore par l'imagination que nous pouvions essayer d'en dire quelque chose.
J'ai essayé de retracer ici la vie d'un kommando (Gandersheim) d'un camp de concentration allemand (Buchenwald).
On sait aujourd'hui que, dans les camps de concentration d'Allemagne, tous les degrés possibles de l'oppression ont existé. Sans tenir compte des différents types d'organisation qui existaient entre certains camps, les différentes applications d'une même règle pouvaient augmenter ou réduire sans proportion les chances de survie.
Les dimensions seules de notre kommando entraînaient le contact étroit et permanent entre les détenus et l'appareil directeur SS. Le rôle des intermédiaires était d'avance réduit au minimum. Il se trouve qu'à Gandersheim, l'appareil intermédiaire était entièrement constitué par des détenus allemands de droit commun. Nous étions donc cinq cents hommes environ, qui ne pouvions éviter d'être en contact avec les SS, et encadrés non par des politiques, mais par des assassins, des voleurs, des escrocs, des sadiques ou des trafiquants de marché noir. Ceux-ci, sous les ordres des SS, ont été nos maîtres directs et absolus.
Il importe de marquer que la lutte pour le pouvoir entre les détenus politiques et les détenus de droit commun n'a jamais pris le sens d'une lutte entre deux factions qui auraient brigué le pouvoir. C'était la lutte entre des hommes dont le but était d'instaurer une légalité, dans la mesure où une légalité était encore possible dans une société conçue comme infernale, et des hommes dont le but était d'éviter à tout prix l'instauration de cette légalité, parce qu'ils pouvaient seulement fructifier dans une société sans lois. Sous eux ne pouvait régner que la loi SS toute nue. Pour vivre, et même bien vivre, ils ne pouvaient être amenés qu'à aggraver la loi SS. Ils ont joué en ce sens un rôle de provocateurs. Ils ont provoqué et maintenu parmi nous avec un acharnement et une logique remarquables l'état d'anarchie qui leur était nécessaire. Ils jouaient parfaitement le jeu. Non seulement ils s'affirmaient ainsi aux yeux des SS comme différents de nous par nature, ils apparaissaient aussi à leurs yeux comme des auxiliaires indispensables et méritaient effectivement de bien vivre. Affamer un homme pour avoir à le punir ensuite parce qu'il vole des épluchures et, de ce fait, mériter la récompense du SS et, par exemple, obtenir en récompense la soupe supplémentaire qui affamera davantage l'homme, tel était le schéma de leur tactique.
Notre situation ne peut donc être assimilée à celle des détenus qui se trouvaient dans des camps ou dans des kommandos ayant pour responsables des politiques. Même lorsque ces responsables politiques, comme il est arrivé, s'étaient laissé corrompre, il était rare qu'ils n'aient pas gardé un certain sens de l'ancienne solidarité et une haine de l'ennemi commun qui les empêchaient d'aller aux extrémités auxquelles se livraient sans retenue les droit commun.
À Gandersheim, nos responsables étaient nos ennemis.
L'appareil administratif étant donc l'instrument, encore aiguisé, de l'oppression SS, la lutte collective était vouée à l'échec. L'échec, c'était le lent assassinat par les SS et les kapos réunis. Toutes les tentatives que certains d'entre nous entreprirent furent vaines.
En face de cette coalition toute-puissante, notre objectif devenait le plus humble. C'était seulement de survivre. Notre combat, les meilleurs d'entre nous n'ont pu le mener que de façon individuelle. La solidarité même était devenue affaire individuelle.
Je rapporte ici ce que j'ai vécu. L'horreur n'y est pas gigantesque. Il n'y avait à Gandersheim ni chambre à gaz, ni crématoire. L'horreur y est obscurité, manque absolu de repère, solitude, oppression incessante, anéantissement lent. Le ressort de notre lutte n 'aura été que la revendication forcenée, et presque toujours elle-même solitaire, de rester, jusqu 'au bout, des hommes.
Les héros que nous connaissons, de l'histoire ou des littératures, qu'ils aient crié l'amour, la solitude, l'angoisse de l'être ou du non-être, la vengeance, qu'ils se soient dressés contre l'injustice, l'humiliation, nous ne croyons pas qu'ils aient jamais été amenés à exprimer comme seule et dernière revendication, un sentiment ultime d 'appartenance à l'espèce.
Dire que l'on se sentait alors contesté comme homme, comme membre de l'espèce, peut apparaître comme un sentiment rétrospectif, une explication après coup. C'est cela cependant qui fut le plus immédiatement et constamment sensible et vécu, et c'est cela d'ailleurs, exactement cela, qui fut voulu par les autres. La mise en question de la qualité d'homme provoque une revendication presque biologique d'appartenance à l'espèce humaine. Elle sert ensuite à méditer sur les limites de cette espèce, sur sa distance à la nature et sa relation avec elle, sur une certaine solitude de l'espèce donc, et pour finir, surtout à concevoir une vue claire de son unité indivisible.
1947.
L'Espèce Humaine, Robert Antelme, 1947.
AUTRES TEXTES :
Extraits de La Mémoire et L'Oblique (essai critique), Philippe Lejeune, 1991.
« Post-Scriptum », La Disparition, georges Perec, 1969.
3) LECTURE ANALYTIQUE N°1
CHAPITRE II (1er chapitre de la partie autobiographie)
Intro Le projet qu'a eu G Perec d'écrire une autobiographie est assez déconcertant. On ne s'attend pas à des épanchements sur son enfance d'orphelin juif né en 1936, de la part d'un tel auteur. En effet, son premier succès, en 1965, est un court récit, Les Choses, qui décrit de manière froidement objective et discrètement satirique la société de consommation de l'époque. Deux ans plus tard, il devient l'un des membres les plus actifs de l'Oulipo (Ouvroir de Littérature potentielle), dont l'objectif est l'expérimentation, et dont le fonctionnement repose sur l'application de règles d'écriture rigoureuses, telles que le lipogramme. Ainsi, Perec a écrit tout un roman sans utiliser une seule fois la lettre e : La Disparition, publié en 1969. Qd on lit l'ouverture de W W ou le souvenir d'Enfance, publié en 1975, on s'attend à y trouver un pacte autobiographique déroutant, on se demande quelles contraintes d'écriture originales il a pu trouver. On n'est pas déçu en s'apercevant qu'il conçoit son autobiographie comme une herméneutique : la première phrase du texte est reprise entre guillemets, analysée durant deux paragraphes, pour Perec écrire cette autobiographie c'est déchiffrer « une histoire de son enfance » nommée W comme l'île consacrée au sport qui est décrite dans cette histoire, qui s'écrit, s'oublie et se réinvente depuis une vingtaine d'années. Pour comprendre toute l'originalité de l' « entreprise autobiographique » de Perec il faut observer comment il nous la décrit dans le deuxième chapitre de W ou le souvenir d'Enfance {Comment Perec nous décrit-il son « entreprise autobiographique » ?}
I IL LA DÉCRIT EN LA COMPARANT AU ROMAN AUTOBIOGRAPHIQUE QU'IL AVAIT FAIT PARAÎTRE EN FEUILLETON 4 ANS PLUS TÔT
Perec, comme JJ Rousseau dans Les Confessions, et comme le narrateur de l'histoire fictive de W décrit l'écriture de son autobiographie comme une « entreprise »
Importance du mot dans le texte « j'entreprends de mettre un terme (...) à ce lent déchiffrement » (cad à l'écriture et à la lecture que Perec fait de « son fantasme olympique », W) comparer à la 1ere phrase du 1er chp « J'ai longtemps hésité avant d'entreprendre le récit de mon voyage à W »
même terme que celui de l'ouverture des Confessions de Rousseau, avec le même sens, aujourd'hui un peu désuet : projet impliquant des risques et dont la mise en oeuvre requiert des stratégies efficaces
mais il la décrit de manière radicalement différente
Rousseau nie la différence entre son vécu et le récit qu'il en fait alors que Perec la souligne, nous en donne les preuves formelles
le but de Perec est contraire à celui de Rousseau. Rousseau comme le narrateur fictif de W, en multipliant les gages de sincérité, cherche à faire cesser l'activité critique du lecteur de son autobiographie, Perec, lui, cherche à la susciter.
Il cherche les « pièges de l'écriture » dans lesquels il est tombé dans les différentes versions de W, pour en tirer matière à interprétation.
II IL LA DÉCRIT COMME UNE HERMÉNEUTIQUE MOBILISANT TOUS LES « TEXTES » À DISPOSITION
Mobilisation du texte historique :
à travers des dates « jusqu'à ma douzième année » « à quatre ans » « à six ans » « en 1945 » « à treize ans » « il y a sept ans »
à travers l'opposition du passé au présent. Tout le texte évoque le passé (PC, imparfait, PS, +q pft) sauf les deux premières phrases et le dernier paragraphe du texte. Au début du texte on repère vite l'adverbe « longtemps » car le premier chapitre en a fait une anaphore très visible, fonctionnant comme une parodie de la nostalgie proustienne de l'enfance. Cet adverbe s'oppose à celui du dernier paragraphe « aujourd'hui », qui au contraire fait écho au dernier paragraphe de l'oeuvre. « Aujourd'hui quatre ans plus tard, j'entreprends de mettre un terme « tracer des limites » (dans le dernier paragraphe, projet accompli cf les dates : « Paris-Carros-Blévy 1970-1974 ») / « mettre un nom » (d'où « les camps de déportation »).
Il y a présence d'une chronologie : On a deux parties dans cette chronologie 0-12 ans perte des parents, adoption et vide, puis 12 ans-âge actuel de l'autobiographe occupé à élaborer « une histoire de son enfance ». Qc a eu lieu mais quoi exactement ?
Le texte historique est donc insuffisant à fournir à lui seul la matière à l'interprétation
Mobilisation du dessin Par 4 (tiré d'une psychanalyse avec Dolto ; perdu ensuite, on ne pourra jamais en faire la genèse (un acte manqué ?)
Mobilisation du texte psychanalytique (Perec s'approprie les outils des psychanalystes pour accomplir une oeuvre autonome)
Mobilisation des lettres :
lettre e de la dédicace attire notre attention sur cette herméneutique-là : le jeu n'est pas gratuit, au fond il s'agit bien de parler d'eux
celle du titre : développée ensuite au chp V (le gimmel ou gammel) et XV de la croix de Saint André jusqu'à la svastika en passant par le W
du titre au résumé au feuilleton : Par 5 . Correspond au chapitre XII, le 1er de la II e partie du livre « une nouvelle Olympie » -> utopie, ms aussi contre-utopie : correspond aussi au dernier paragraphe de l'oeuvre : allégorie inconsciente des camps de déportation
Mobilisation des métaphores :
métaphore amenée par une lettre : la petite hache de l'histoire personnelle : j'ai perdu mon père et ma mère et la « Grande Hache de l'Histoire : l'histoire collective, celle des camps de concentration ; quel sens donner au deuil dans un tel contexte
association de métaphores pour signaler la complexité de cette herméneutique « réseau » « tissu » « cheminement ». NB Tout cela apparaît déjà dans la complexité du titre
III IL LA DÉCRIT COMME UN ESPOIR D'ACCÉDER À UNE HISTOIRE INDICIBLE comparer absolument à la fin du chapitre VIII
Ce qui empêche de dire l'histoire, ce qui crée l'Indicible : le refoulement :
la conscience est responsable de l'entretien du traumatisme parce qu'elle croit ainsi « se protéger » contre elle-même (par 2) l'oubli et les souvenirs écrans mettent à distance « histoire vécue, histoire réelle »)
elle croit ainsi « se protéger » contre les autres : par 3 « mon programme » // école et la guerre, les camps // responsables la 2eme tragédie européenne du XX es
Ce qui permet malgré tout de dire l'histoire
les souvenirs qui reviennent à des moments inattendus (à Venise = en état d'ivresse)
l'aide au déchiffrement fournie par la psychanalyse
l'invention doublée d'une autocritique
En quoi c'est un espoir
Perec dit que « cette absence d'histoire » l'a « longtemps rassuré » ; ce « longtemps » s'oppose à « l'aujourd'hui » qui repose sur une volonté diamétralement opposé aux mécanismes d'autodéfense mis en place par l'inconscient : « tracer les limites » « donner un nom ». L'absence de limites, de nom, c'est la confusion, handicapante, menaçante, c'est celle des fantômes de Nuit et brouillard qui viennent hanter les survivants en leur reprochant de les avoir abandonnés (cf. expression par Primo Levi de cette angoisse, et son suicide). Cette confusion apparaît dans l'épigraphe métaphorique « Cette brume insensée où s'agitent des ombres/ comment pourrais-je l'éclaircir ». Même s'il est implicite le sentiment de désespoir créé par « cette absence d'histoire » est évident : ça rend fou ! Trouver un sens, c'est trouver une issue à cette folie
Il s'agit de trouver son histoire, au moins une histoire mais aussi peut-être « d'éclaircir cette brume insensée » tout entière, donner sens à cette Histoire, sortir de la folie de la guerre, de la déportation, se débarrasser au fond, du « syllogisme » absurde selon lequel « l'étranger c'est l'ennemi » et d'une conception de la vie humaine comme « struggle for life ». (exemplarité de toute autobiographie et de celle de Perec en particulier, surtout actuellement)
Conclu La lecture de W est bien plus palpitante que celle des Confessions de Rousseau, malgré le style froid et objectif choisi par Perec, à de rares exceptions près. Mais c'est une lecture difficile et qui pour être menée à bien nécessite une véritable gymnastique : Perec nous convertit à l'herméneutique. [ philosophie science qui s'intéresse au sens, à l'interprétation et à la compréhension]
4) L'OUVERTURE : CORRECTION DE L'EXPOSÉ 1
Qd on lit l'ouverture de W W ou le souvenir d'Enfance on est frappé de découvrir deux chapitres d'une typographie différente (I : italique, II romain) écrits à la première personne par deux narrateurs qui malgré leurs différences (le premier, fictif, reste dans l'anonymat, le second, Perec en personne, donne des preuves certaines de la réalité de son identité) ont des points communs, en particulier la situation d'orphelins pris dans un cheminement périlleux. Cette dualité de l'ouverture correspond à celle annoncée dès le titre : d'un côté l'exploration romanesque d'une île nommée W, de l'autre, l'exploration intime des souvenirs d'enfance, cristallisés autour de celui de l'invention de cette histoire d'exploration de W par Perec adolescent, à l'époque de sa première psychanalyse.
Que signifie la dualité de W ou le souvenir d'Enfance à laquelle le lecteur est confronté dès l'ouverture du récit ?
I DOUBLE « ENTREPRISE » AUTOBIOGRAPHIQUE
Cela signifie qu'il y a une double entreprise autobiographique, la deuxième venant interpréter la seconde.
Importance du mot dans le texte et rapport au texte fondateur de l'autobiographie, Les Confessions, JJ Rousseau.
Importance du mot dans le texte comparer 1ere phrase « J'ai longtemps hésité avant d'entreprendre le récit de mon voyage à W » et l'antépénultième « j'entreprends de mettre un terme (...) à ce lent déchiffrement » (cad à l'écriture et à la lecture que Perec fait de « son fantasme olympique », W)
points communs : même terme que celui de l'ouverture des Confessions de Rousseau, avec le même sens, aujourd'hui un peu désuet : projet impliquant des risques et dont la mise en oeuvre requiert des stratégies efficaces
différences : le « je » n'est pas le même (narrateur fictif inventé par Perec opposé à Perec lui-même
signification complexe de cet écho : le « je » fictif inventé par Perec est une image dans laquelle il reconnaît une part de lui-même. Cet explorateur d'un monde qu'il est le seul à pouvoir décrire (« Quoi qu'il arrive (...) j'étais le seul dépositaire, la seule mémoire vivante, le seul vestige de ce monde ») correspond symboliquement à Perec face à son enfance, sorte de monde englouti à la recherche de laquelle il part. Si les explorateurs sont comparables, les deux mondes découverts sont présentés comme radicalement différents « W ne ressemble pas plus à mon fantasme olympique que mon fantasme olympique ne ressemblait à mon enfance ». Le chiasme souligne l'antagonisme, l'écart entre l'allégorie de l'enfance et sa réalité, vécue mais oubliée (refoulée sans doute) par Perec
La place et la nature du pacte autobiographique ne sont pas les mêmes dans les deux textes.
Place différente : structure des paragraphes ternaire dans les deux chapitres (plus visible dans le II grâce aux deux sauts de ligne), mais dans chacun d'eux le bloc de paragraphes dans lequel est formulé le pacte autobiographique est à une place différente et il est de nature différente.
dans le 1er chapitre le pacte autobiographique est au milieu, dans les paragraphes 4-5-6 centrés sur le projet du narrateur et sur sa manière de le mettre en oeuvre. Le contraste est grand avec les 3 premiers comme avec les deux derniers paragraphes. Les trois premiers paragraphes insistent sur ce qui a retardé la narration autobiographique. La première phrase de ces 3 premiers paragraphes souligne leur unité : on remarque l'anaphore « longtemps ». Les deux derniers paragraphes rentrent dans le récit autobiographique proprement dit. Leur unité est soulignée par l'apparition brutale d'une chronologie rigoureuse. Le 7e chapitre commence avec la date de naissance du narrateur « Je suis né le 25 juin 19... vers 4 heures à R., le 8e chapitre commence avec la date de son entrée dans la vie active « À seize ans je quittai R. »).
dans le I on a un pacte autobiographique dans les règles (comparer avec la def de P Lejeune)
on suit un ordre très différent dans le chp II. Dans les 5 1ers chapitres avant le le 1er saut de ligne on a l'insistance sur l'absence de souvenirs, aussi bien de « souvenirs d'enfance » ou « d'histoire » (anaphore chp 1/2/3) que de « souvenir de W », malgré des dates précises « jusqu'à ma douzième année » « à quatre ans » « à six ans » « en 1945 » « à treize ans » « il y a sept ans ». Il y a présence d'une chronologie : qc a eu lieu mais quoi exactement ? On a deux parties dans cette chronologie 0-12 ans perte des parents, adoption et vide, puis 12 ans-âge actuel de l'autobiographe à son oeuvre, élaboration « d'une histoire de son enfance ». Ces 5 premiers chapitres expliquent comme les 3 premiers du I ce qui a retardé la narration autobiographique. Mais les deux chapitres qui succèdent, au lieu d'établir un pacte autobiographique (affirmation de la sincérité etc.) sont centrés « sur les pièges de l'écriture ». Et le dernier, au lieu de commencer le récit autobiographique comme c'est la coutume (de la naissance jusqu'à la mâturité) légitime (enfin !) l'entreprise autobiographique. S'il y a un pacte autobiographique dans le texte, c'est là qu'il est formulé, et il est minimaliste.
fictif puisque le soi-disant autobiographe est un personnage fictif inventé par Perec
Cette dualité est le signe de la rigueur de l'entreprise autobiographique.
Cette rigueur s'exprime dans le chiasme final qui correspond à la structure globale de l'oeuvre. Cette structure fait alterner la partie W et la partie autobiographie proprement dite, et contient un jeu de miroir, puisqu'on finira sur la partie autobiographie, et sur un « aujourd'hui » qui fait écho au premier mot du dernier paragraphe « aujourd'hui quatre ans plus tard, j'entreprends de mettre un terme « tracer des limites » (d'où les dates : « Paris-Carros-Blévy 1970-1974 ») / « mettre un nom » (d'où « les camps de déportation »).
l'entreprise autobiographique s'est exprimée implicitement dans de nombreuses oeuvres de Perec précédant W ou le souvenir d'Enfance mais n'adopte le genre autobiographique qu'à partir de W ou le souvenir d'Enfance. C'est le fruit d'un long et laborieux travail.
II DIFFICULTÉ DE L'ÉCRITURE AUTOBIOGRAPHIQUE
Cette dualité est la preuve de la difficulté de l'écriture autobiographique, en général et en particulier pour Perec.
Lutte contre le refoulement : solution, l'attention, voire la culture des fantasmes (d'où la présence du premier chapitre et de l'histoire de W dans son ensemble)
« Pièges de l'écriture » révélés dans le 2d chapitre.
l'entreprise autobiographique est perçue par Perec comme une herméneutique, une ascèse historique, linguistique, psychologique, seule capable de donner les moyens d'affronter « l'Histoire avec sa grande hache : la guerre, les camps ». Le contexte de sa propre histoire (la petite, individuelle, avec son petit h) rend l'entreprise autobiographique de Perec plus difficile que celle de ses prédécesseurs : il est conscient des « pièges de l'écriture » : il y en a plusieurs sortes
les pièges dans lesquels Rousseau est tombé : l'égocentrisme, la mise en scène, l'inconscient qui crée refoulements et souvenirs écrans
le piège de la nostalgie et de la poétisation de l'enfance cf. les résonances avec Proust « longtemps » + métaphore du cheminement : on aimerait que le souveir d'enfance nous ramène à une sorte de paradis, et il y a de cela de toute façon dans l'écriture de Perec aussi « les souvenirs sont des morceaux de vie arrachés au vide » (chp XIII) : lutte désespérée contre « l'absence de repères » (chp XIII), besoin de trouver, de « donner un sens à sa vie ».
Tout cela compromet la sincérité, la véracité de l'autobiographe. Mais il est obligé de les affronter car c'est dans ce risque qu'est l'histoire personnelle « vécue » « réelle » « ni sèche, ni objective, ni appremment évidente, ni évidemment innocente »
III L'ESPOIR D'UNE HISTOIRE
Cette dualité nous donne subtilement accès à la souffrance d'un homme et au sens qu'il lui donne, elle signifie l'espoir, pour tout homme, d'avoir accès à son histoire, au(x) souvenir(s) d'enfance propre(s) chacun
Des événements traumatisants racontés de manière détachée -> une expression surprenante de la souffrance et de l'attitude choisie à son égard.
I contraste description lyrique du « cauchemar » de la destruction / « le ton froid et serein de l'ethnologue » La souffrance exprimée au début est niée à la fin
II La séparation exprimée de manière euphémistique « j'ai perdu mon père à quatre ans, ma mère à six » ; le groupe sujet verbe a disparu dans la deuxième proposition où ils sont laissés implicites grâce à la juxtaposition : les événements se juxtaposent, il n'y a plus de conscience vivante pour donner sens à chacun d'eux : on retrouve cela dans la structure globale (...) entre chp XI et XII
l'ironie et l'humour noir abondent
L'insistance sur l'absence, corrélée à la solitude
une situation commune : orphelins, des survivants sans rien d'héroïque témoins d'une tragédie extraordinaire
lexique de l'absence dans II et XIII « désormais les souvenirs existent (...) mais rien ne les rassemble »
lexique de la solitude dans I
Un cheminement qui met en forme l'absence sans la combler, et, ainsi, lui donne sens en donnant à voir (fût-ce implicitement) « un terme ». Métaphore du cheminement/exploration dans les deux chapitres. Perec ne nie pas la difficulté de l'entreprise, il l'affronte, la cerne avec une stratégie scientifique. Trouver une vérité, une partie de la vérité, c'est déjà beaucoup.
Conclu Analyse très éclairante en soi (bilan du plan). Du point de vue de l'écriture, on peut préférer n'étudier que le deuxième chapitre, plus beau, mais on n'en comprend le sens qu'en étudiant très techniquement les points communs et différences avec le I. La lecture de W est bien plus palpitante que celle des Confessions de Rousseau, malgré le style froid et objectif choisi par Perec, à de rares exceptions près. Mais c'est une lecture difficile et qui pour être menée à bien nécessite des comparaisons avec d'autres oeuvres notamment celles du 1er corpus complémentaire (citer).
5) LECTURE ANALYTIQUE N°2
CHAPITRE FIN DU CHP XIII (1er chp de l'autobiographie dans la 2eme partie)
(fin du chapitre) « Désormais les souvenirs existent »
« Ce qui caractérise cette époque, c'est son absence de repères. (...) dans mes livres de classe »
Les écrivains s'accordent sur les difficultés de l'autobiographie : (NPF). Perec, un des premiers membres de l'Oulipo, a mis particulièrement longtemps à écrire la sienne, il y a été incité et aidé par deux psychiatres. Françoise Dolto quand il avait treize ans, en 1949, l'a conduit à raconter par des dessins le « fantasme olympique » d'une île nommée W qui l'obsédait. Le souvenir de cette fiction relance vingt ans plus tard le désir de Perec de raconter ses « souvenirs d'enfance ». Mais il faudra encore six ans et une psychothérapie avec JB Pontalis pour affronter la signification que prend pour lui, devenu adulte, la réécriture de l'histoire de W, et la remontée progressive de ses souvenirs d'enfance. Le résultat de ce labeur intellectuel, psychologique, et artistique est une oeuvre où alternent une fausse autobiographie, celle de Gaspard Winckler, témoin de l'apogée et de la ruine de W, écrite en italique, et une vraie autobiographie, celle de Georges Perec. Cette oeuvre est structurée en deux parties séparées par des parenthèses contenant des points de suspension, signe d'une coupure dans le récit. Cette coupure correspond à la séparation d'avec sa mère, en 1942, à la gare de Lyon où celle-ci l'a fait partir avec la Croix Rouge en zone libre, à Villard de Lans, ce qui sauvera l'enfant de six ans. Mais il ne reverra jamais sa mère, raflée, puis déportée à Drancy puis Auschwitz. On étudiera un extrait du chapitre XIII, premier chapitre autobiographique de la deuxième partie. On pourrait interpréter la première phrase de ce chapitre « Désormais les souvenirs existent » comme un cri de victoire. En effet il contredit l'affirmation du premier chapitre autobiographique de la première partie « je n'ai pas de souvenirs d'enfance ». Pourtant ce chapitre décrit une enfance « sans repères », triste ; le registre pathétique affleure, il est seulement mis à distance par une écriture froide et souvent pleine d'ironie.
Comment Perec décrit-il ses souvenirs d'enfance dans ce chapitre ?
(À TAPER)
6) CORRECTION DE L'EXPOSÉ 2 : LA DÉCHIRURE pp.86-99
XI – XII « ils ont fait demi-tour (...) Nouvelle Olympie »
XII -XIII « W est aujourd'hui un pays où le sport est roi (...) dans mes livres de classe »
Les écrivains s'accordent sur les difficultés de l'autobiographie : (NPF). Perec, un des premiers membres de l'Oulipo, a mis particulièrement longtemps à écrire la sienne, il y a été incité et aidé par deux psychiatres. Françoise Dolto quand il avait treize ans, en 1949, l'a conduit à raconter par des dessins le « fantasme olympique » d'une île nommée W qui l'obsédait. Le souvenir de cette fiction relance vingt ans plus tard le désir de Perec de raconter ses « souvenirs d'enfance ». Mais il faudra encore six ans et une psychothérapie avec JB Pontalis pour affronter la signification que prend pour lui, devenu adulte, la réécriture de l'histoire de W, et la remontée progressive de ses souvenirs d'enfance. Le résultat de ce labeur intellectuel, psychologique, et artistique est une oeuvre où alternent une fausse autobiographie, celle de Gaspard Winckler, témoin de l'apogée et de la ruine de W, écrite en italique, et une vraie autobiographie, celle de Georges Perec. Cette oeuvre est structurée en deux parties séparées par des parenthèses contenant des points de suspension. Elles figurent entre les chapitres XI et XII, signe d'une coupure dans le récit. Cette coupure correspond à deux choses. Pour l'histoire de W elle correspond à la disparition du vrai Gaspard Winckler, l'enfant, et au début de la description de W. Pour le récit du souvenir que Perec a de son enfance, elle correspond à la séparation d'avec sa mère, en 1942, à la gare de Lyon où celle-ci l'a fait partir avec la Croix Rouge en zone libre, à Villard de Lans, ce qui sauvera ce petit français d'origine juive immigrée. Mais l'enfant de six ans ne reverra jamais sa mère, raflée, puis déportée à Drancy puis Auschwitz. On comparera deux extraits XI – XII « ils ont fait demi-tour (...) Nouvelle Olympie » XII -XIII « W est aujourd'hui un pays où le sport est roi (...) dans mes livres de classe. » Comment est écrite cette coupure, mise en valeur par la structure ?
Nous verrons que le double récit opère sur la déchirure vécue une suture, sans nier la déchirure pour autant.
Comment est écrite la coupure, mise en valeur par la structure de l'oeuvre ?
I La coupure est inscrite dans la composition des chapitres XI à XIII
(...) ; points de suspension //
points de suspension sur lesquels finit chp XI « une question à laquelle, désormais, je pouvais seul répondre » (est-ce que je peux savoir ce qui est arrivé à l'enfant dont j'ai usurpé/prolongé l'identité, est-ce que je peux retrouver cet enfant mieux que les garde-côtes, mieux que Otto Apfelstahl ?)
cette question fait écho à la question de l'épigraphe : « cette brume insensée.. comment pourrais-je l'éclaircir / est-ce là mon avenir » cad que l'histoire de G W est une allégorie de celle de G P en quête de sa propre identité
les ... renvoient à la façon dont a été vécue la séparation mère-enfant à la gare de Lyon : images multiples (vraies/fausses ?!) inscrites dans les souvenirs qui se superposent, s'amalgament et se ramènent à un mécanisme psychologique de survie « la suspension » « pour être besoin d'étai »
différence entre 1ère partie (chp I-XI) et 2eme partie (XII-XXXVII)
rupture dans l'alternance de l'autobiographie fictive (italq) et de l'autobiographie authentique (romain) : comme si l'écriture abordait enfin de front la question « qu'est-ce que W et que signifie le geste d'avoir inventé cette île ? »
rupture entre une première partie où les souvenirs sont absents, où est affirmée pourtant leur présence en retrait, dans l'inconscient, peut-être, et une deuxième partie où leur présence est affirmée « Désormais les souvenirs existent »
une nouvelle difficulté apparaît : « mais rien ne les rassemble »
de nouveaux registres apparaissent : tragique/pathétique dans l'autobiographie : « on avait un peu peur de la réponse (...) » / « Moi, j'aurais aimé aider ma mère à débarrasser la table de la cuisine après le dîner » ; lyrique dans le roman autobiographique : symétrie car ce roman autobiographique s'est terminé au contraire de manière tragique « cela peut vouloir dire que l'enfant s'était enfui (...) mais cela peut vouloir dire aussi qu'ils l'avaient abandonné » -> mise en valeur implicite de la solitude de l'enfant (le double de GP : GW // GP lui-même, « abandonné » ou bien déserteur abandonnant sa mère)
Sans aucun appesantissement la déchirure vécue est donc décrite et on devine les sentiments de GP enfant, adolescent et adulte poursuivi par ses fantasmes :
culpabilité du survivant « mon histoire réelle, mon histoire à moi, qui n'était (...) ni innocente évidemment »
désespoir de l'abandon même s'il est exprimé avec ironie (usage de l'humour noir « des époques à tante et des époques sans tante : métaphore incongrue, déplacée)
II Ecrire cette déchirure est une voie pour la dépasser : l'écriture « met un terme » à « l'absence de repères »
L'écriture transforme « l'indicible » et donne à la conscience de quoi affronter ce qui la traumatise : le souvenir
en étant dit le « rien » devient quelque chose
le « personne » devient quelqu'un
le « nulle-part » devient un lieu
la question non posée obtient réponse : mère ne reviendra pas
Un fantasme inspiré par la littérature scolaire enfantine vient compenser le manque
nostalgie d'une enfance volée, perdue (irréel du passé en anaphore à la fin)
mise en valeur par le point de vue interne par les yeux de l'enfant
contraste avec le fantasme de l'adolescent : solitude du sportif vécue comme une chance, hasard nié par les lois du sport : utopie salvatrice de W « fortius, altius, citius » : usage d'une langue non maternelle, d'un milieu masculin, d'où la féminité est bannie
L'écriture permet au sujet de se définir
passage du personnage fictif « il » à un sujet plus ou moins authentique « on » au « je » de l'écriture autobiographique
le fantasme est assumé comme tel, son origine est reconnue
le narrateur adulte est à distance de l'enfant, il est capable d'analyser son vécu, mais il ne le fait plus avec l'ironie agressive du début du passage, présence d'une certaine compassion, pourtant pas d'apitoiement.
7) LECTURE ANALYTIQUE N°3 / CORRECTION DE L'EXPOSÉ 3
FIN CH 21 PP145-146 AUTOPORTRAITS
INTRO
faire autoportrait = une des ambitions principales de l'autobiographe (cf. Montaigne, avis au lecteur, comme Rousseau, plusieurs autoportraits dans Confessions) Plusieurs motivations : laisser un souvenir de soi, s'élucider. Il semble que c'est plutôt ce but là que poursuit Perec au ch XIII de W...
situation : 2e partie, après le récit de la séparation d'avec sa mère à la gare de Lyon ; enfant de 6 ans devenu orphelin, privé d'identité car doit cacher son identité juive pour ne pas être livré aux chambres à gaz ; « désormais les souvenirs existent » ; 1er souvenir d'une série de traumatismes enfantins : un accident lors du rangement des skis laisse des marques physiques (une cicatrice à la lèvre) et psychologiques profondes dans la perception que Perec a de son identité.
Quel rôle jouent le récit de l'événement, la description de la cicatrice et la référence aux personnages fictifs porteurs d'une cicatrice identique à celle de Perec dans l'oeuvre ?
I STRUCTURE COMPLEXE REPOSANT SUR LE MOTIF DE LA CICATRICE
ASSOCIATION DU RÉCIT D'UN ÉVÉNEMENT VÉCU ET D'UNE DESCRIPTION DE PERSONNAGES FICTIFS
4 phrases (13 lignes) pour le récit autobiographique
le triple je, le jeu des temps : aboutit à « la cicatrice » « encore aujourd'hui parfaitement marquée »
la scène racontée au ralenti avec blason du visage : progression à thème éclaté
rupture
1seule phrase de 30 lignes avec 3 fois « cette cicatrice »
progression à thème constant : obsession de la cicatrice
3 morceaux séparés par un point virgule, de moins en moins longs : structure ternaire décroissante de cette période oratoire : on progresse vers une élucidation en deux temps
1er temps : herméneutique de la cicatrice dans des documents du quotidien, de la réalité : le visage tel qu'il est modelé par les soins qu'on lui donne : barbe mais pas moustache + le livret militaire : manifestement ces documents prouvent une volonté de transformer un hasard en destin, un accident en signe d'une vocation (on peut y voir d'abord du masochisme, complaisance dans la blessure)
2d temps : herméneutique de la cicatrice dans des documents prélittéraires « Le Condottiere » portait pictural qui sert de source au « premier roman à peu près abouti » de Perec
1seule phrase d'une douzaine de lignes avec 3 fois le mot « cicatrice »
c'est une progression thématique complexe, qui combine la progression à thème constant et la progression à thème éclaté « Le condottiere et sa cicatrice jouèrent également un rôle prépondérant dans Un homme qui dort »
c'est une herméneutique de la cicatrice dans un roman abouti paru chez Denoël en 1967
c'est une herméneutique de la cicatrice dans un film que Perec a lui-même adapté de son roman en 1973
Bilan : motif de la cicatrice organise tout ce texte qui progresse vers un autoportrait indirect
II RÔLE = RÉALISER UN AUTOPORTRAIT PAR LE BIAIS DE PORTRAITS MULTIPLES AUSSI IMPARFAITS LES UNS QUE LES AUTRES
En quoi l'autoportrait en victime de l'autre « ivre de fureur » est fait mais imparfait
En quoi l'autoportrait en « faussaire de génie » incapable de réaliser son oeuvre est fait mais imparfait
En quoi l'autoportrait en héros « de la Renaissance » « incroyablement énergique » est fait mais imparfait
III PEREC NOUS DONNE EN FAIT EN AUTOPORTRAIT L'IMAGE D'UNE IDENTITÉ BLESSÉE ET POURTANT CONQUÉRANTE GRÂCE À SA VOLONTÉ D'AUTOÉLUCIDATION
Point commun à tous : la cicatrice, la blessure
réellement vécue : Perec = enfant juif privé de ses parents par « la grande Hache de l'Histoire » 1939-1945, les camps de concentration symbole de la folie furieuse de l'humanité
transfigurée en héros de romans : du Condottiere à W par le biais du nom du héros Gaspard Winckler « pas mort » mais avec une identité problématique, cachée, usurpée
L'écriture comme scalpel et points de suture
scalpel car démystifie, démonte les mécanismes (analyser l'abondance et l'efficacité de sparenthèses et des modalisateurs), révèle ce qui est « secrètement déterminant »
points de suture (comme dans le (...) qui sépare et réunit I et II) parce que relie dans un même « cheminement » (celui de l'écriture et de la lecture, des liens qu'on fait d'un texte à un autre, du corps à l'âme, de l'identité individuelle à l'identité collective) :
CONCLU
on accède à l'identité propre en accédant à l'universel, aussi paradoxal que cela puisse paraître, et c'est justement cela que permet l'art et l'écriture biographique en particulier. cf. Montaigne « Chaque homme porte en soi la forme entière de l'humaine condition » // « je suis moi-même la matière de mon livre » ; vrai aussi en poésie cf. Hugo, préface des Contemplations. Dans la préface de son recueil de poèmes, LES CONTEMPLATIONS, Victor Hugo répond à ceux qui se plaignent "des écrivains qui disent moi":"Ah! quand je vous parle de moi, je vous parle de vous. Comment ne le sentez-vous pas? Ah!insensé qui crois que je ne suis pas toi!" Quand je lis de la poésie, est-ce que j'attends qu'un poète parle de lui, de moi ou est-ce que j'espère d'autres sujets ? Cf. Primo Levi, « Le Chant d'Ulysse » : le poète parle de tout cela à la fois comme s'il avait eu une vision éternelle de ce qu'est le destin de l'humanité, le sens de sa présence sur terre (et pourtant PL n'aimait pas la littérature avant de se rendre compte au Lager, où elle était interdite, qu'elle était vitale)