Séquence 1 : Apologues d'hier et d'aujourd'hui
COURS INTRODUCTIF
PLANNING
Les caractéristiques de l'apologue
Un récit (structuré par un schéma narratif et actanciel) bref
Une argumentation (place de l'apologue parmi les autres genres argumentatifs du programme : essai et dialogue délibératif) indirecte.
Le caractère indirect de cette argumentation vient du fait qu'elle repose sur des images (comparaisons, métaphores) et plus précisément sur une image particulière l'allégorie. Des objets, des personnes, des lieux, des situations (etc) concrets, incarnent des idées abstraites.
Une visée didactique. L'apologue délivre un enseignement, une leçon (morale, politique, ontologique...), explicite ou implicite. C'est ce qu'on appelle la morale de l'apologue. L'histoire racontée sert d'exemple illustrant la thèse défendue. C'est un système très persuasif.
La problématique de la séquence
Qu'est-ce qu'un apologue ? Quelles caractéristiques de l'apologue retrouvons-nous dans les différents textes de cette première séquence ?
Comparons les différents textes. Est-ce que le contexte historique, littéraire, culturel dans lequel ils ont été écrits a une influence et crée des différences de sens ? Est-ce que le contexte historique, littéraire, et culturel dans lequel nous sommes aujourd'hui et dans lequel nous les lisons a une influence et crée des différences de sens ?
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Objet(s) d'étude |
Notions clés incluses dans les objets d'étude. |
Pages de manuels à apprendre. |
Méthodes |
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Argumenter : convaincre, persuader, délibérer. |
Thèse, arguments, exemples, types de raisonnements (inductif, déductif, comparatif, concessif, dialectique), connecteurs et relations logiques (cause, conséquence, comparaison, opposition, concession). La modalisation. L'engagement. Registres ironiques, satirique, polémique. |
NPF p.145 NPF p.244 ; 248 ; 250
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Prendre des notes. |
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L'apologue. |
Le récit (schéma quinaire, les connecteurs spatiotemporels). Incipit/excipit (chute) L'énonciation (personnelle/impersonnelle). Les images (comparaison, métaphore, métonymie, symbole, et allégorie) |
NPF p.171 F1 p.234 ; 247 ; 255 MT p.18 |
Organiser une lecture analytique. NPF p.184-189 MT p.110 ; p.124 (citer) ; p.126 (utiliser « je » et « on ») |
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Histoire littéraire : mouvements culturels du XVI au XX es. |
Les philosophes des Lumières. |
NPF p 49-50 MT p.28 F1 pp.36-58 |
L'écrit d'invention : l'apologue, l'article de journal. |
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Textes présentés à l'oral
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Textes complémentaires |
Évaluations |
Lectures cursives |
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Oeuvre intégrale n°1 Le Monde comme il va ou Vision de Babouc écrite par lui-même, Voltaire, 1746.
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1 Article « paix » de l'Encyclopédie F1 p.46-47 et extrait du Traité sur la tolérance F1 p.52 2 Extrait de Qu'est-ce que les Lumières, Kant, 1784 F1 p.40 et tableau de Derby p.41.
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XVIII es : L'Ingénu. |
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2 Fin de La Ferme des Animaux, Orwell, 1945.
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Sortie ciné organisée : Nausicaa : dessin animé (fable écologique) de Miyazaki Vendredi 13 octobre 15-18h Cinéma La Boîte à images, Brignoles. |
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3 « Les sauveurs se sauveront », extrait de « Melancholia » Les Châtiments, Victor Hugo, 1856. |
D.M. n°1 |
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Évaluations du travail fait en classe. |
Évaluations du travail fait à la maison. |
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À faire pour le cours de module
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À faire pour le cours de vendredi |
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semaine du 4 |
Retrouver dans ses cours de seconde les méthodes données pour réussir à prendre efficacement des notes. |
Lire le corpus de textes n°1 de la séquence 1 : « Le Dernier Immigré », Tahar Ben Jelloun, in Le Monde Diplomatique, août 2006 et Le Monde comme il va ou Vision de Babouc écrite par lui-même, Voltaire, 1746. |
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semaine du 11 |
Chercher les points communs et les différences entre les textes du corpus n°1. |
Faire une recherche sur la biographie de Voltaire et sur ses oeuvres. Ce doit être une prise de notes : pas de photocopie ou de pages internet imprimées, pas de recopiage manuel non plus. |
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semaine du 18 |
Faire le sujet d'invention suivant. Imaginez une suite au conte. Vous raconterez que Teone est enlevée, que Babouc part à sa recherche et que sur sa route il rencontre un lieu où tout est parfait. Vous finirez l'histoire comme vous le voudrez. |
Lire la lecture cursive n°1 l'Ingénu de Voltaire. |
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semaine du 25 |
Faire le sujet d'invention suivant. Auteur engagé, vous publiez un article dans le journal de votre choix contre une guerre de votre choix et contre la violence en général. Ce texte, solidement argumenté, aura l'allure d'un véritable article, en particulier il pourra être illustré et varier les polices. Attention, vous ne devez jamais signer de votre nom. |
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semaine du 2 |
Faire une recherche sur la biographie de Victor Hugo et sur ses oeuvres. Ce doit être une prise de notes. Chercher en quoi Hugo et Voltaire sont des auteurs engagés. |
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semaine du 9 |
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Rendre le DM n°1 |
CORPUS N°1 : DEUX FABLES, D'HIER ET D'AUJOURD'HUI
« Le Dernier Immigré », Tahar Ben Jelloun, in Le Monde Diplomatique, août 2006
Le Monde comme il va ou Vision de Babouc écrite par lui-même, Voltaire, 1746.
Deux auteurs engagés :
Biographie de Tahar Ben Jelloun (site officiel de l'écrivain)
Biographie de Voltaire (article de l'Encyclopédie en ligne Wikipédia)
ANALYSE DES PÉRIPÉTIES DU CONTE ET DE LEUR RÔLE DANS LA PROGRESSION DE L'ARGUMENTATION
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Position de l'extrait |
Indices temporels : quand se déroule(nt) le ou les événement(s) raconté(s)? |
Indices spatiaux : où se déroule(nt) le ou les événement(s) raconté(s)? |
Résumé du ou des événement(s) raconté(s) |
Réponse donnée à la question posée par Ituriel et les génies « faut-il détruire Persépolis ou la châtier ? » (citation) |
Thème évoqué, statut de l'argument (pour ou contre la thèse des génies « il faut châtier ou détruire Persépolis ») |
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l 1-10 |
« UN MATIN » atemporalité typique du conte |
Ciel -> Haute-Asie -> rivage de l'Oxus -> demeure de Babouc Cadre merveilleux typique du conte. |
Ituriel, un génie, envoie Babouc, un humain intègre, examiner Persépolis, capitale de la Perse, pour décider de la châtier ou de la détruire. Élément perturbateur dès les premières lignes. Mission éthique, typique du conte. |
0 |
0 |
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10-40 |
Au bout de quelques journées l 10 Le lendemain matin. |
Voyage du rivage de l'Oxus aux plaines de Sennar. |
Babouc découvre la guerre entre persans et indiens (20 ans). Il en recherche les causes en interrogeant un soldat, un capitaine puis des généraux du camp persan, puis il se met à l'écart des deux camps. Caractère candide typique du conte (initiation du héros au terme d'un voyage) et attitude impartiale typique du philosophe des Lumières qu'incarne le héros.
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l 40 Oui |
Guerre, violence, hypocrisie = argument pour. |
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l 41-53 |
Le lendemain. |
Dans le camp indien.
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Babouc assiste à l'armistice et apprend « l'humanité » des combattants. |
l 52 Non |
Courage face à la mort, capacité de donner sa vie pour une autre personne ou pour une cause, humanité = argument contre. |
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l 54-76 |
Le lendemain matin. |
Dans Persépolis. |
Babouc pénètre dans Persépolis par son ancienne entrée. Il découvre une architecture, une société et un rite religieux très laids et nocifs. |
l 74 Oui |
Manque de modernité de l'architecture (manque de lumière, manque d'hygiène, acoustique mauvaise), et de la religion (collusion des activités rituelles et du commerce). Argument pour. |
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L 177-88 |
Vers midi (périphrase « le soleil approchait du haut de sa carrière »). Début du repas |
À l'autre bout de Persépolis, chez une dame galante et cultivée. Cette opposition spatiale est symbolique. L'espace de cette dame, préfigure l'espace où règne Teone, à la fin. Cet espace incarne la modernité, aux antipodes de l'entrée archaïque de Persépolis. |
Babouc découvre une architecture, une société et des rites politiques charmants. Invité chez un jeune ménage, le début du repas l'enchante. |
l 103 Non |
La modernité de l'architecture (commodité, utilisation de techniques sophistiquées, organisation idéale au service de tous, y compris des malades), la paix sociale sont un argument contre. |
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l 89-103 |
Fin du repas |
Même lieu. |
Babouc s'aperçoit que la dame est une libertine. Il est dégoûté en apprenant que c'est ainsi que vivent les habitants de Persépolis. |
l 103 |
La sexualité libertine, l'infidélité conjugale= Argument pour. |
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l 104-131 |
idem |
idem |
Babouc est indigné par le le fonctionnement de l'administration, qui repose sur la vénalité des charges militaires, judiciaires et financières et non sur le mérite des administrateurs. |
l 124 Oui |
L'administration : la vénalité des charges. Argument pour. |
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l 132-139 |
Après dîner. |
Dans un des plus superbes temples de Persépolis. |
Babouc assiste à un sermon sur le vice et la vertu ennuyeux mais juste. |
l 139 NON |
La religion , un rite catholique, la messe. Argument contre. |
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l 140-157 |
En début de soirée. |
Au théâtre : les périphrases désignant le théâtre l.140-141 révélent le point de vue interne et l'ignorance du héros. |
Babouc est touché par le spectacle d'une tragédie, puis en allant dans les coulisses remercier la comédienne qu'il prend pour une vraie reine, il se rend compte de sa misère et comprend l'illusion théâtrale. |
l 150+l 157 Non |
Le théâtre. Argument contre. |
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l 158-173 |
En fin de soirée. |
Chez des marchands de luxe. |
Babouc est piégé par des commerçants qui lui vendent trop cher certains produits de luxe, il s'en rend compte, les condamne, mais revient sur cette condamnation quand ils lui ramènent la bourse qu'il avait oubliée chez eux. |
l.173 Non |
Le commerce. Argument pour puis contre. |
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l 174-195 |
Le lendemain matin. |
Dans un couvent. |
Babouc découvre la richesse des hauts prélats, il visite un couvent, y prend connaissance de divers mages et d'un demi-mage. Leurs points communs sont leurs vices : l'hypocrisie, l'ambition, la convoitise, la délation et la folie. |
l195 Oui |
La religion : ordres réguliers et séculiers, mystiques. Argument pour. |
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l 196-215 |
Au dîner. |
Babouc « chez lui » (une chambre d'hôtel ?) |
Babouc invite des lettrés à dîner. Il s'aperçoit que ce sont des parasites hypocrites, pleins de convoitise et pédants. Il retrouve ces vices dans leurs livres et les brûle. |
l 209 Oui. |
La culture. Argument pour. |
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l 216-247 |
Le soir. |
À la promenade. |
Babouc rencontre un vieux lettré solitaire, sage, au-dessus des préjugés, vertueux. Ce vieux lettré est l'incarnation masculine de la philosophie des Lumières. |
l. 226 Non |
La culture. Argument contre. |
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l 248-267
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Le lendemain. |
Au tribunal |
Toujours avec le vieux lettré. Babouc constate des bienfaits de la vénalité des charges : le manque de formation des jeunes juges les rend plus aptes à suivre les lumières de la raison au lieu d'ergoter sur des textes de loi incohérents et sujets à caution. |
l. 260-265 Non |
L'administration. Argument contre. |
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l 294-309 |
« insensiblement » (durée indéterminée, marquée par l'emploi de l'imparfait duratif) |
Chez un ministre : dans l'antichambre puis le cabinet. |
Après avoir attendu le ministre et écouté toutes les médisances sur son compte, il se rend compte que c'est un homme bon. Il voit la femme du début se sacrifier pour faire la fortune de son mari, qu'elle trompe avec son accord. |
l 285-286 Non |
La politique, le libertinage. Argument contre. |
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l 310-317 |
Le lendemain au dîner. |
Chez la jeune femme du début (cf.l 177-188) puis chez Teone. |
Fin du parcours initiatique : la demeure de Téone, charmante libertine elle aussi. Cette femme réunit les qualités du vieux lettré et de la première jeune femme rencontrés par Babouc. Téone lui ouvre les yeux sur le peuple de Persépolis « poli, doux et bienfaisant, quoique léger, médisant et plein de vanité » Teone est la figure féminine de la philosophie des Lumières. Elle est inspirée du personnage bien réel d'Émilie du Châtelet, célèbre libertine, grande scientifique et femme de lettres, maîtresse, entre autres, de Voltaire. |
l 317 Non |
La culture, le libertinage, et les moeurs dans leur ensemble (synthèse des thèmes abordés dans le reste du conte). Argument contre. |
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l 318-325 |
Indéterminé Retour à l'atemporalité du conte. |
Au ciel, sur les rivages de l'Oxus ? (en tout cas, près d'Ituriel) |
Babouc transmet la leçon de tolérance qu'il a reçue de Persépolis (surtout du vieux lettré et de Téone) à Ituriel, sous la forme d'une allégorie, et sauve ainsi Persépolis. La chute du conte est d'abord une mise en abyme. Cela met en valeur la leçon de tolérance. L'intervention du narrateur qui suit est ironique et resserre les liens de complicité entre le philosophe des Lumières qu'est Voltaire (goût pour la modernité, les arts, les sciences, libertinage, distance vis-à-vis des mythes religieux, tolérance) et le lecteur. |
RÉPONSE FINALE : non |
Nature composite du monde et des êtres humains. Contre. On pourrait reformuler l'argument final avec un autre proverbe plus moderne : il ne faut pas jeter le bébé avec l'eau du bain. |
PLANS D'ANALYSE DE L'INCIPIT ET DE L'EXCIPIT
l'INCIPIT
Célèbre écrivain engagé du XVIII es, Voltaire défend dans ses oeuvres la philosophie des Lumières. Il se bat pour la tolérance religieuse, les libertés individuelles, le développement des sciences et des arts, la diffusion des connaissances... Dans ses essais comme les articles du Dictionnaire portatif ou de l'Encyclopédie, ou encore les Lettres philosophiques, Voltaire choisit d'organiser une argumentation suivie et de faire front à la censure. En revanche, dans ses contes philosophiques, comme Zadig ou Micromégas, il utilise une fiction allégorique. Le Monde comme il va ou Vision de Babouc écrite par lui-même, publié en 1746, fait partie de ces apologues écrits par Voltaire pour faire passer plus facilement et moins dangereusement la philosophie des Lumières. Avant d 'écrire cette oeuvre de 1746, Voltaire a dû s'exiler pendant trois ans en Angleterre, puis pendant dix ans en Province chez Mme du Châtelet, pour éviter de finir à la Bastille, célèbre prison où étaient retenus les prisonniers politiques. Son héros éponyme, Babouc, est envoyé en mission par les anges qui veulent détruire Persépolis mais qui hésitent encore. Il doit juger impartialement cette ville et dire si elle mérite ou non d'être détruite ou corrigée. La morale du conte est exprimée dès le titre : il faut tolérer les défauts des gens et du monde tout en les discernant lucidement. Mais notre héros a bien du chemin à faire pour tirer cette conclusion de son expérience et pour nous la faire partager. Comme Candide ou l'Ingénu, autres héros éponymes de contes de Voltaire, Babouc fait un voyage initiatique. Dans l'incipit, ce voyage l'arrache aux rives de l'Oxus et le mène au beau milieu de la guerre entre les Perses et les Indiens.
Quel rôle joue cet extrait dans le conte philosophique ?
I Planter un décor merveilleux typique du conte
Un décor merveilleux propre au conte : céleste, orientalisant, archaïsant (champs lexicaux) ; on y croit : 1ère phrase au présent de vérité générale.
Personnages : mélange de personnages célestes, d'humains et d'un homme qui joue l'intermédiaire entre eux comme un prophète (à la fin il sera comparé à Jonas)
schéma actanciel
II Lancer une intrigue typique du conte, simple et captivante
incipit in medias res, situation initiale ultrarapide
caractère ingénu, candide du protagoniste : ignorance, questionnement, humilité, franchise -> héros nous faisant voir le monde avec un regard neuf, débarrassé des préjugés
procédés pour favoriser l'identification du lecteur au héros (théâtralisation qui nous fait accompagner le personnage : rôle du discours rapporté, essentiellement direct, point de vue interne)
III Remporter l'adhésion du lecteur à la morale du conte
grâce au suspense créé (détruira, détruira pas, remarquer la répétition) il nous fait nous intéresser à l'enjeu réel. L'allégorie (Perse=Paris=monde) permet de nous intéresser à une question ontologique (le monde, les êtres méritent-ils qu'on s'attache à eux, qu'on les laisse exister ou est-il juste d'avoir envie de les détruire ?)
Le conte sait nous émouvoir devant l'horreur de la guerre et nous révolter contre les défauts des êtres et du monde (registre pathétique)
La bonne humeur l'emporte malgré tout et confirme l'hypoyhèse de réponse suggérée par le titre qui renvoie au proverbe « il faut laisser aller le monde comme il va » Le conte remporte l'adhésion du lecteur à une leçon de tolérance en faisant rire et/ou sourire le lecteur : comique (de l'absurde, de répétition, de mots), ironie, satire
La vision de la guerre par le candide Babouc, figure de l'auteur, est un argument pour la thèse formulée par les anges, figure des désirs d'extermination de l'auteur. On pourrait penser à la lecture de cette vision qu'il faut détruire le monde. Mais dans les quinze lignes qui suivent Babouc change d'avis en voyant l'héroïsme et la générosité de certains soldats. Il ne faut pas jeter le bébé avec l'au du bain, pourrait-on dire. Ce schéma délibératif se poursuit tout au long du conte. Babouc ne cesse de changer d'avis. En choisissant de commencer par les raisons de désespérer Voltaire prépare le terrain pour mettre en valeur les raisons d'espérer et d'aimer le monde : l'art, l'amour d'une femme éclairée, charmante et courtisée, grande scientifique et grande littéraire en même temps. Dans le conte elle sera représentée par Téone. Dans la réalité de la vie de Voltaire il s'agit de Mme du Châtelet, sa maîtresse. Mais Voltaire verra cette femme mourir à 43 ans, en pleine force de l'âge, trois ans seulement après la publication du conte que nous venons d'étudier. Voltaire ne cessera de s'interroger sur le bonheur : Comment être heureux dans un monde où il existe tant de mal ?dans Candide qui est une attaque en règle contre l'optimisme de Leibniz, qui affirmait que « tout était toujours et au degré de perfection près, dans le meilleur des mondes possible », Voltaire défend la thèse qu'il faut s'accommoder du monde avec son lot de souffrances, de malheurs et qu'il faut « cultiver son jardin ». Par cette métaphore il signifie que le bonheur est le fruit d'un travail et qu'il ne peut être que relatif et individuel.
L'EXCIPIT
pROBLÉMATIQUE En quoi cette fin est elle originale ? / Quelles sont les particularités de cet excipit ?
I
Le bilan du conte philosophique.
Le conte.
Les caractéristiques du conte.
Présence de l'exotisme « scythe », « Babouc » « mage » et du merveilleux « génie », multiplication des actions, rebondissement (cf. structure de l'extrait) et dénouement, utilisation des temps du récit. Référence à la mission, au destinataire (l. 17 et suiv.)
L'art du récit.
Texte vivant et divers : présence du discours direct (l 4 ; 25 ; 29), phrases brèves, structures simples…. Un récapitulatif de l'œuvre pour les personnages, (l.1 et 2) et pour les péripéties (l. 31 32) ; une allusion en forme de clin d'œil au titre (l. 29) = clausule.
B- La morale explicite.
Une fin ouverte sur le sort de Babouc.
Un personnage présent du début à la fin ; une évolution par rapport au début : jugement nuancé, présence de sentiments humains « craignait », « affectionnait », esprit d'initiative (la statue)… mais une interrogation sur sa condition future (l. 18). Babouc représentant des philosophes ; être raisonnable et empirique, sentiments humains, esprit de tolérance mais lucidité (l.18 20).
L'allégorie de la statue : le jugement de Voltaire.
Présence d'un apologue dans un apologue, la statue comme allégorie = aspect composite du monde et de l'être humain (cf. sentiments partagés de Babouc). Voltaire derrière les propos d'Ituriel (= double énonciation) : importance d'un jugement relatif « si tout n'est pas bien… », nécessité d'accepter l'existence telle qu'elle est « laisser aller le monde … ». Rq. L'attitude de Voltaire évoluera par la suite (sentiments de révolte face à la cruauté ou à l'ignominie, rejet de l'optimisme…)
Une fin ambiguë.
Paris derrière Persépolis.
Le rapport particulier de Voltaire à Paris : analyse des lignes 18 et 20 ; rythme ternaire, écho des structures, adjectifs moraux.
L'apologie des femmes et des mondanités.
Fin du conte = rappel du plaisir des mondanités « opéra … » connotés de façon positive. Gradation positive (l.3), étude du discours de la dame : jeu des oppositions (l.5) (l.7 8), jeu de réciprocité « elle » / « il » (l.8 9) ; aphorisme final. (l. 10 11)
L'éloge de Théone = Mme Du Châtelet.
L. 12 à 15 : utilisation d'hyperboles, jeu des pronoms, jeu Sujet / COD, travail sur les parallélismes. Référence aux réactions de l'époque « vieilles vestales »… Supériorité de l'humain sur le divin (l.17).
B- La pirouette finale.
Une allusion biblique : Jonas et Ninive. Référence à un châtiment divin, ressemblances et différences du récit et des personnages.
Une parodie ? Importance du « on » ; légèreté finale ou critique implicite de la religion (l.29) ? (Dans la Bible, Dieu donne un enseignement de tolérance à l'homme, ici c'est Babouc qui fournit cette leçon à la divinité.)
COMMENTAIRE DE L'EXCIPIT DE L'OEUVRE
Le but est de voir comment on compose un commentaire une fois que l'on a bien compris le texte. il faut retrouver dans ce commentaire les étapes obligatoires de la composition :
l'introduction avec son amorce, la présentation du texte (avec son auteur et son contexte, bien sûr ainsi que son thème et sa structure), la présentation de la problématique et l'annonce du plan
les trois parties du développement (c'est facile elles sont séparées par un saut de ligne !)
à l'intérieur de chaque partie, la phrase d'annonce de la partie (qui reprend les termes utilisés dans l'annonce du plan à la fin de l'introduction) les sous-parties (c'est facile, chacune correspond à un paragraphe) et la transition (composée d'un bilan de la partie finissant et d'un début d'annonce de la partie qui va suivre)
pour chaque sous-partie, l'idée directrice et les exemples principaux analysés à l'aide d'outils littéraires (figures de style et autres)
Comment être heureux dans un monde où il existe tant de mal ? Voltaire, philosophe des Lumières né en 1694 et mort dix ans avant la Révolution Française, en 1778, s'est souvent posé cette question. Et la réponse qu'il donne à cette question évolue au cours de sa vie. En 1746-48, il compose un conte philosophique qui traite déjà ce problème : Le Monde comme il va, avec pour sous-titre, Vision de Babouc écrite par lui-même. Voltaire, entre 1715 et 1735 (approximativement) a été embastillé deux fois et il l'aurait été une troisième fois si son amie et maîtresse Émilie du Châtelet, ne l'avait pas protégé en le gardant auprès d'elle à Cirey en Champagne, loin de Paris. Mais en 1744, il rentre en grâce auprès de Mme de Pompadour, maîtresse de Louis XV, et donc peut revenir à Paris où il est même honoré de diverses faveurs. C'est dans ce contexte qu'il décrit le parcours d'un personnage fictif, Babouc, dans la capitale d'un pays dont il doit juger les habitants, Persépolis. C'est une image pour la réflexion personnelle que Voltaire mène lui-même sur Paris et sur le monde : y a-t-il suffisamment de bien et de gens vertueux pour qu'on refuse de le corriger ou même de le détruire ? L'oeuvre que nous allons étudier est donc un apologue, c'est-à-dire un récit allégorique (souvent bref) qui poursuit un but didactique de manière attrayante. L'excipit en est particulièrement intéressant car il nous met face à la réponse que donne Voltaire, à travers la fiction, à cette double question : celle de la présence du mal dans le monde et celle de l'attitude à adopter envers lui. Pour comprendre la leçon qui se dégage de l'ensemble du conte il convient d'étudier comment Voltaire, dans cet excipit, conclut son apologue.
Pour répondre à cette question, on verra d'abord comment il clôt l'histoire de Babouc, puis comment il clôt l'argumentation et enfin comment il donne à cette conclusion un caractère plaisant et subtil.
On voit au premier coup d'oeil que Voltaire clôt le récit des aventures de son héros éponyme, Babouc, comme on l'attend normalement à la fin d'un conte. L'excipit, comme le reste du récit est au passé, il alterne l'imparfait dans la description « Téone était aussi aimable que bienfaisante » ou dans la narration d'actions qui durent « il embrassait tour à tour sa femme, sa mâtresse » avec le passé simple pour les actions ponctuelles « elle sortit » « Babouc ne manqua pas au rendez-vous ». Ce récit contient différents discours rapportés, au discours direct marqué par les guillemets, les propositions incises et le présent d'énonciation comme dans « Est-il possible, Madame, lui-dit-il » et indirect plus rare, l.321 « il résolut de ne pas même songer à corriger Persépolis ». Il met en scène la conclusion d'une intrigue principale et d'une intrigue secondaire.
L'intrigue secondaire a commencé p.2 ligne 77. Cette intrigue est celle de la rencontre et des liens noués avec « une dame » , son mari « officier », la maîtresse de celui-ci « une femme charmante, pleine d'esprit et du meilleur caractère du monde » et l'amant de celle-là, « un petit mage ». Il y avait du suspense autour de ces quatre personnages car Babouc, en les voyant, s'est persuadé qu'il s doivent être jaloux, se détester et donc s'entretuer. Or les faits donnent tort à Babouc « elle ne sortit point de la chambre sans avoir fait la fortune de son mari ». Son geste est la preuve de son dévouement, de son respect pour ce mari qu'elle trompe pourtant. Elle affirme d'ailleurs que « son mari est le meilleur ami qu'elle ait au monde ». Et ce n'est pas ironique puisque ses gestes confirment ce discours rapporté au style direct. Babouc est victime d'un préjugé quand il demande à cette femme pourquoi elle s'est « donné toute cette peine pour un homme qu'elle n'aime point et dont elle a tout à craindre ». Ce préjugé disparaît grâce à ce qu'il a vu dans le cabinet du ministre, grâce au dialogue qu'il tient avec cette femme dévouée à son mari, et grâce au repas qu'ils font tous les cinq pour fêter « la place » obtenue par le mari grâce à sa femme. En effet dans ce repas règne le contraire de ce à quoi s'attendait Babouc : « allégresse, reconnaissance, union, gaieté, esprit et grâces ». On remarque la gradation qui accentue le caractère mélioratif de cette description. L'intrigue secondaire se termine donc bien, Babouc est heureusement surpris que ce ménage galant vive bien.
L'intrigue principale elle aussi se termine grâce à l'intervention décisive et bien préparée d'un second personnage féminin, Téone, qui apparaît l.305. Cette intervention permet de séparer le texte en deux parties égales. La première partie, du début du texte jusqu'à la ligne 310, prépare la seconde partie. Dans la première partie la femme fait un portrait élogieux de Téone, dans la seconde, elle est vue par les yeux de Babouc lui-même, qui en tombe amoureux. Cette structure redondante permet d'insister sur les qualités de Téone : cette femme est « belle », adjectif qui est à la fois le premier employé par la dame l.305 et le dernier adjectif employé par Babouc l.313, cette femme est « aussi aimable que bienfaisante ». Elle est le seul personnage dont la narration n'évoque aucun défaut. Cette structure permet donc aussi et de montrer que le changement radical du héros du conte, est logique. On comprend pourquoi il est aussi soudainement transformé par elle et comment la chute de l'histoire peut arriver aussi vite. D'impartial qu'il était au début du conte, il est devenu partial à la fin.
La seconde partie du texte, composée des deux derniers paragraphes, l 310 à 325, clôt définitivement l'histoire grâce à ce changement du héros éponyme : « Babouc, tout scythe et tout envoyé qu'il était d'un génie, s'aperçut que, s'il restait encore à Persépolis, il oublierait Ituriel pour Téone. » Ituriel est le génie qui a confié à Babouc la mission de rendre compte à l'assemblée des génies de la conduite des perses (l1-10). Le dilemme du héros cesse enfin, grâce à la rencontre de Téone. Il n'hésite plus entre rendre un compte favorable ou défavorable au salut des Perses. « Il craignait que Persépolis ne fût condamnée ; il craignait même le compte qu'il allait rendre ». Il est décidé à sauver la ville. Cette fin heureuse a été préparée tout au long du conte. En effet, on remarque que Babouc commence toujours par voir le mal, à s'en indigner, et donc à vouloir faire un rapport montrant la nécessité de détruire Persépolis, puis qu'il aperçoit les qualités cachées de ce qu'il avait cru entièrement mauvais. Définitivement acquis à la cause des Perses grâce à Téone, Babouc persuade Ituriel de sauver Persépolis en fabriquant une allégorie de Persépolis « une petite statue composée de tous les métaux, des terres et des pierres les plus précieuses (ce qui symbolise le bien qu'il a identifié dans la conduite des Perses) et [des pierres] les plus viles (ce qui symbolise le mal qu'il a identifié dans la conduite des Perses). Touché, le génie « résolut de ne pas même songer à corriger Persépolis ». Babouc a donc accompli sa mission, vis-à-vis de son destinateur et destinataire, Ituriel et « les génies qui président aux Empires du monde », et on observe donc un retour à la situation initiale : un dialogue entre le génie et un scythe humble et plein de discernement, Babouc.
En clôturant son histoire Voltaire conclut en même temps son argumentation car la transformation logique, justifiée, de l'opinion de Babouc et d'Ituriel à sa suite entraîne l'adhésion du lecteur à son point de vue, qui est, évidemment celui de Voltaire.
Dans ce conte philosophique comme dans ses autres apologues Voltaire se sert d'une histoire allégorique, celle de Babouc, dans une Perse antique qui ressemble à s'y méprendre au Paris de 1745, pour argumenter ; et logiquement la conclusion est à la fois celle de l'histoire racontée et de l'argumentation, développée indirectement.
L'excipit de ce conte philosophique reprend et défend une thèse sur la question du mal. Pour Voltaire, le monde est à l'image de la statue fabriquée par Babouc, statue faite à moitié de matières précieuses et à moitié de matières sans valeur : le monde contient également de bonnes et de mauvaises choses. Cette thèse ontologique est celle du relativisme, on la comprend implicitement en déchiffrant l'allégorie de la statue. Une thèse sur le bonheur se déduit également du texte. Elle est explicitée dans le proverbe, utilisé à la fois dans cet excipit et dans le titre : « il faut laisser aller le monde comme il va ». Ce proverbe signifie que le bonheur consiste à accepter ce qui, dans le monde, nous déplaît, à relativiser ce mal, et à le tolérer. C'est donc une morale relativiste. Cette conception assez optimiste du monde et du bonheur évoluera dans les oeuvres de Voltaire qui suivront Le Monde comme il va. En particulier, dans Candide, la conclusion allégorique du conte permet de voir que le bonheur dépend d'un travail. Candide formule la leçon qu'il a tirée de ses expériences : « tout cela est fort bien dit, mais cultivons notre jardin ». Cette métaphore du jardinage signifie que le bonheur dépend d'un choix, d'un travail sur soi et sur ce qui nous entoure. Pour réussir ce travail il faut prendre ses distances avec la société et ses préoccupations, en vivant dans un cercle d'amis restreint, sans chercher le pouvoir. Le bonheur obtenu est nécessairement relatif et individuel.
L'excipit nous donne donc la clé de lecture qui permet de relire le conte dans son ensemble et de comprendre une à une les thèses secondaires et les critiques qui sont formulées implicitement par Voltaire. On remarque d'abord une thèse sur le libertinage. Voltaire ne le condamne pas et rejette l'argument selon lequel cette manière de vivre inciterait à la jalousie, à la discorde et à la violence. Cet argument contre le libertinage avait été formulé par Babouc l.97-103 et il est réfuté par les actes et les paroles de son hôtesse dans cet excipit. En particulier l'argument suivant « rien n'encourage plus aux actions vertueuses que d'avoir pour témoin et pour juge de sa conduite une maîtresse dont on veut mériter l'estime » est très convaincant et sa formulation est persuasive. En effet on remarque la généralisation grâce au présent de vérité générale et grâce aux pronom et à l'article indéfinis (« on » et « une ») ainsi que l'antithèse entre « rien » et « plus » qui structure la phrase. Les perses en général représentant l'homme normal « C'est un peuple poli, doux et bienfaisant ». Ils donnent l'exemple de trois qualités positives répandues, que Voltaire incite par ce conte à développer : le savoir-vivre, l'art d'être paisible et d'aider autrui. Inversement ils sont « légers, médisants et plein de vanité » et donnent l'exemple de trois défauts à corriger : la superficialité, la calomnie et l'orgueil. Cet équilibre montre que l'être humain, pour Voltaire, est comme le monde, mi bon mi mauvais, et qu'il faut donc être tolérant avec son semblable sans pour autant renoncer à critiquer ce qui doit l'être.
Des modèles, en bien comme en mal sont présents dans cet excipit et servent d'exemples à l'argupmentation. Téone est un modèle positif car elle a les qualités des Perses sans avoir leurs défauts : « elle ne commettrait pas une légère injustice pour le plus grand intérêt ». On ne peut donc l'imaginer ni légère ni médisante, car toute médisance est une injustice. « Elle plaisait sans presque le vouloir ». On ne peut donc l'imaginer vaniteuse et artificielle car les orgueilleux se mettent en avant pour plaire, quitte à « en rajouter » ; au contraire il faut être modeste pour ne pas mettre sa beauté et son intelligence au service de ses intérêts personnels. Ces qualités lui permettent d'être tolérante et de s'adapter spontanément à chacun « elle savait parler à chacun son langage. Son esprit naturel mettait à l'aise celui des autres ». Face à elle, les « vieilles vestales », symboles d'un respect religieux de la chasteté féminine, sont un modèle négatif : elles « déchirent » Teone. Une expression plus haut explicite cette métaphore qui décrit leur comportement négatif. Il consiste à « appeler [ces femmes qui ont presque toujours le mérite d'un très honnête homme] de malhonnêtes femmes ». Autrement dit ces vieilles dévotes médisent sur les femmes qui ont des amants, même si ces jeunes et belles galantes sont par ailleurs bienfaisantes et respectueuses d'autrui. Les gens en général font comme ces vieilles bigotes et critiquent les femmes qui ont un amant alors qu'ils considèrent qu'avoir une maîtresse pour un homme est synonyme de virilité et de puissance. C'est une absurdité car le point sur lequel tous les citoyens doivent être jugés d'un point de vue social est le suivant : être respectueux d'autrui et bienfaisant. Or souvent les femmes galantes le sont autant que des hommes, et même plus encore qu'eux, Teone en est la preuve. Voltaire critique donc la médisance; il condamne également ceux qui refusent d'admettre l'égale dignité des hommes et des femmes.
Pour résumer, on voit donc que Voltaire défend l'égalité des sexes, la liberté sexuelle, la tolérance, une métaphysique et une morale relativistes. On a pu voir aussi à travers ce texte une satire de la religion qui prend dans l'ensemble du conte une grande place. Ces thèses et ces critiques sont typiques de son oeuvre et de la philosophie des Lumières. Voltaire a le mérite ici d'argumenter de manière persuasive.
Voltaire est persuasif parce qu'il donne à son conte philosophique une conclusion plaisante et subtile.
Cette conclusion est plaisante car 'elle contient une allégorie bien développée. Les Perses représentent d'abord Paris, que Voltaire a retrouvée après une longue absence, à l'époque où il écrit Le Monde comme il va en 1745-48. C'est le Paris de Louis XV où Madame de Pompadour est toute puissante et protège différents salons littéraires et philosophiques où naît et se répand la philosophie des lumières. Grâce à elle que Voltaire à cette époque ne risque plus la Bastille ni l'exil (jusqu'au jour où il osera se moquer d'elle aussi...) ; elle prendra aussi plusieurs fois la défense des Encyclopédistes, Diderot et d'Alembert. Toutefois ce n'est pas elle qui est désignée allégoriquement à travers Téone. Ce personnage féminin incarne Émilie du Châtelet maîtresse puis amie fidèle de Voltaire, et les valeurs qu'elle représente. Ces valeurs sont celles des libertins des Lumières, liberté sexuelle et émancipation intellectuelle. Téone est un nom tiré du nom d'un mathématicien grec antique, Téon ; Emilie du Châtelet a été poussée par son père puis par Voltaire à développer ses facultés intellectuelles, scientifiques en particulier. Très douée en mathématiques, elle a participé à des débats et à des expériences avec les plus grands mathématiciens ou physiciens du XVIII es, comme d'Alembert ou Bernoulli. Quant au personnage de Babouc, comme il se sert d'un apologue pour faire « entendre à demi-mots » un message à son destinataire, Ituriel, on peut dire qu'il incarne l'apologiste, Voltaire, et ses valeurs, celles de la philosophie des Lumières, avec, en premier lieu, la tolérance et le relativisme : « si tout n'est pas bien, tout est passable », « il faut laisser aller le monde comme il va ».
On constate donc qu'il y a une mise en abyme dans cet incipit. Cette figure de style rend plus attrayant et donc plus persuasif l'apologue. Babouc, qui est un personnage de l'allégorie créée par Voltaire est à son tour créateur d'une allégorie à l'intérieur de la grande : cette allégorie est celle de la statue. Il la tend à son destinataire avec une question rhétorique : « casserez-vous cette jolie statue parce que tout n'y est pas or et diamants ? ». Cette façon de présenter l'apologue est ironique : la réponse est sous-entendue dans la question. Babouc est un double de Voltaire qui s'adresse au lecteur comme le philosophe grec antique Socrate à ses interlocuteurs : par des questions dans lesquelles la réponse est donnée si l'on est logique. Et si on ne l'est pas ou qu'on est de mauvaise foi, alors le public qui assiste au dialogue peut le constater et se moquer. Cette manière ironique qu'a Babouc, image de l'apologiste, de mener le débat est donc très persuasive et efficace.
Outre ce procédé, Voltaire termine par une chute subtile. Il fait une allusion ironique encore à un autre apologue, le mythe de Jonas dans la Bible dont il s'est inspiré à la fois pour sa thèse et pour sa stratégie argumentative. En effet, en utilisant une allégorie, celle de la plante, Dieu donne une leçon de tolérance et de relativisme à Jonas qu'il a envoyé juger Ninive comme Ituriel a envoyé Babouc juger Persépolis, Mais Voltaire parodie son modèle. Ici c'est l'humain qui donne une leçon au divin. De plus Voltaire semble ne pas prendre le personnage de Jonas au sérieux dans la dernière phrase du texte et utilise le pronom « on » pour rendre le lecteur complice de ce « sacrilège ». Il donne comme cause à la colère de Jonas le fait qu'il a été « dans le corps d'une baleine », autrement dit une cause physique, matérielle, alors que dans la Bible, la cause de la colère de Jonas est son exigence morale et spirituelle. Cette parodie de la Bible fait une boucle avec le sous-titre du conte « vision de Babouc écrite par lui-même » car ce sous-titre est une parodie du Coran qui comme nous le dit de document complémentaire p.8, a été écrit « du vivant du Prophète » « sur ordre du Prophète », autrement dit par lui-même, comme la vision de Babouc. Voltaire en parodiant ces textes sacrés reprend la satire de la religion. Dans son texte ce n'est pas la croyance que Dieu aurait dit aux hommes par l'intermédiaire d'un pophète qu'il faut relativiser et tolérer le mal, qui est un argument en faveur de la tolérance et du relativisme. L'argument du conte, c'est l'expérience de Babouc, simple personnage fictif impartial et humain auquel tout un chacun peut s'identifier. l'argument du conte c'est le fait d'avoir été « à l'opéra, à la comédie » et d'avoir « soupé en bonne compagnie », Relativisme et tolérance reposent implicitement sur le pragmatisme et le goût de la vie en société de Voltaire.
On a pu voir dans cette analyse que Voltaire conclut son apologue de manière efficace. Il conclut la narration en rassemblant tous ses fils : le parcours de Babouc dans Babylone et la quête du jugement qu'il doit rendre aux génies. Il conclut également l'argumentation en mettant en valeur la leçon ontologique du conte, le relativisme du bien et du mal, et la leçon morale du conte, la tolérance. L'efficacité de la conclusion vient de la manière plaisante dont Voltaire a rempli la mission didactique de son apologue. Cette stratégie, plaire pour mieux instruire est d'ailleurs la spécificité de l'apologue. C'est de là que vient « le pouvoir des fables » pour reprendre l'expression d'un auteur antérieur à Voltaire, le fabuliste La Fontaine, auteur du XVII es appartenant au courant classique. Il serait d'ailleurs intéressant de comparer ses Fables classiques aux contes philosophiques de l'homme des Lumières qu'est Voltaire. Ils sont au moins d'accord sur la fonction de l'apologue « Une morale nue apporte de l'ennui/Le conte fait passer le précepte avec lui. » dit La Fontaine dans la 1ère fable du livre VI des Fables, Le Pâtre et le Lion (Nathan p.226). Voltaire, lui, disait Il faut être très court, et un peu salé, sans quoi les ministres et madame de Pompadour, les commis et les femmes de chambre, font des papillotes du livre ».