CORRECTION DU BAC BLANC FÉVRIER 2004

QUESTION : Dans chacun de ces textes, que tente de faire l'auteur ? Quel registre essentiel mobilise-t-il au service de cette visée ?

MÉTHODE DE TRAVAIL :

  1. Organiser la réponse en fonction de la question.


    Texte A (La Fontaine, « Les obsèques de la lionne », Fables, Livre VIII,14 , 1678)

    Texte B (Zola, Germinal, IV, chap.7, 1885)

    Texte C (Jarry, Ubu Roi, III,2, 1896)

    Points communs

    Différences


    La visée

    Dénoncer l'absolutisme royal de Louis XIV et l'hypocrisie de la Cour, qui en est la conséquence logique, à travers une allégorie animale.

    Dénoncer l'exploitation injuste des mineurs et des salariés en général par le patronat, indifférent à leur misère, à travers la harangue de grévistes par un héros romanesque.

    Dénoncer l'avidité, l'hypocrisie et la cruauté d'un despote putschiste, à travers une farce pleine de parodie et d'humour noir.

    Visée persuasive, et polémique. Volonté de dénoncer les abus des puissants, les défauts de la société.

    Le pouvoir et la société dénoncés ne sont pas les mêmes dans les quatre textes. Monarchie absolue de Louis XIV pour La Fontaine (XVII ème), capitalisme issu de la Révolution Industrielle (XIX ème) pour Zola, et tyrans populistes (XIX ème et surtout XX ème siècle) pour Jarry.


    Le registre essentiel

    Satirique.

    L'ironie (« Ceux qui sont saints comme moi ») et le comique (« Le cerf eut un présent, loin d'être puni. ») véhiculent une forte critique de la Monarchie Absolue.

    Polémique.

    Le tragique(« l éternelle misère recommencerait ») et le pathétique (« les mineurs exploités, supportant à eux seuls les désastres des crises ») sont mis au service d'un discours oratoire véhément condamnant l'oppression des travailleurs par le capitalisme. : dernière phrase du texte = sorte de manifeste communiste.

    Satirique.

    Le burlesque (comique de mots, « bouffre », de situation, sous prétexte de rendre justice Ubu commet des « atrocités », et comique de gestes « on empile les Nobles dans la trappe »), le parodique (caricature des méthodes des dictatures) et l'humour noir (« il le prend avec le crochet ») permettent de critiquer le terrorisme d'Etat.

    A et C utilisent le rire pour faire réfléchir le lecteur/spectateur

    C'est le principe de la comédie « castigat ridendo mores ». On peut d'ailleurs remarquer que le récit de La Fontaine est très théâtralisé.

    Contraste entre deux textes gais, A et C, et un texte triste et très émouvant, le B. On peut donc se demander quel registre est le plus efficace pour réussir ce que tente de faire l'auteur, cad, pour persuader son lecteur de lutter contre les imperfections de la société.


  2. Élaborer le plan de la réponse.

    Introduction : présentation du corpus et de la réponse globale (visée commune / registres différents).

    Développement : on peut rassembler les deux textes satiriques A et C pour mieux les opposer au texte B.

    Conclusion : ouvrir sur le débat de l'engagement littéraire et sur les modalités de l'engagement (ce sont d'ailleurs les sujets à traiter dans la dissertation et l'écriture d'invention).

  3. Rédiger en adoptant une typographie adaptée au plan choisi

    On a rapproché trois textes argumentatifs : une fable classique de La Fontaine, « Les obsèques de la lionne », extraite du Livre VIII des Fables, publiées en 1678, un extrait du roman naturaliste de Zola, Germinal, publié en 1885 et enfin un extrait d'Ubu Roi, pièce souvent dite surréaliste, publiée par Jarry en 1896. En effet ces trois textes, malgré la différence de leur contexte historique, ont une visée persuasive en commun : ils dénoncent plus ou moins explicitement les défauts de la société contemporaine de l'auteur. Cependant les trois auteurs mobilisent pour cela des registres différents. Nous préciserons quelle est la visée de chaque texte et nous nous demanderons quel registre essentiel est employé par l 'auteur.

Voyons les deux textes satiriques du corpus : la fable de La Fontaine et la farce de Jarry.

La Fontaine dénonce ironiquement l'hypocrisie de la cour de Louis XIV, roi de 1661 à 1715. Les animaux que le fabuliste met en scène sont des allégories, comme le montre l'utilisation de majuscules : le Lion entouré de « flatteurs » représente « le roi Soleil » entouré de la noblesse de Cour. Le Cerf qui le « paye de mensonges » pour sauver sa vie menacée par la délation des courtisans, est un animal sauvage mais pacifique (il est herbivore contrairement au Lion et aux Loups) qui aime errer librement dans les bois. Il pourrait représenter les nobles comme La Fontaine, qui, sans être frondeurs, vivent à l'écart, lucides et intègres. La Reine est décrite par des antiphrases hyperboliques comme « ceux qui sont saints comme moi » dans le discours du Cerf, qui, on le sait, ment effrontément. Le « Roi Lion » est ridiculisé, il « gobe l'appât », c'est-à-dire qu'il est berné par les flatteries du Cerf. Les courtisans sont décrits par une double métaphore péjorative « peuple caméléon, peuple singe du maître » : ils imitent le Roi par peur d'être pris pour des rebelles et donc punis. Ils changent d'humeur et d'opinions aussi vite que lui et n'ont donc aucune constance. Leur lâcheté ne leur laisse que deux moyens de monter en grade : la flatterie et la calomnie. Le registre utilisé par La Fontaine pour critiquer implicitement le despotisme de la Monarchie Absolue, le régime de son époque, est donc le registre satirique.

Deux siècles plus tard, Jarry utilise le même registre pour dénoncer un autre type de despotisme, apparu notamment avec les responsables de la Terreur en 1793, comme Danton ou Marat et plus tard, mais différemment, Napoléon Ier , général, puis premier Consul, et enfin empereur. Ce despotisme est celui des soi-disant révolutionnaires qui renversent un régime tyrannique pour régner de façon plus cruelle et plus absurde encore. La tonalité burlesque de notre extrait d'Ubu Roi est évidente. On y trouve en effet du comique de mots, avec des néologismes comme « bouffre », du comique de répétition, , notamment celle de l'expression sordide « dans la trappe », du comique de gestes, comme l'indique la didascalie finale « on empile les Nobles dans la trappe », du comique de caractère avec les appétits démesurés du Père Ubu ou la lâcheté des Nobles et de la Mère Ubu et de la parodie (notamment celle du dénouement d'Hamlet, où s'amoncellent les cadavres ou encore la Terreur de 1793). Pourtant la visée de ce texte n'est pas seulement de nous faire rire. À mon avis l'auteur critique implicitement ce qu'il représente en le rendant comique : l'absurdité et la cruauté des régimes tyranniques. Par conséquent le registre essentiel de ce texte est le registre satirique.

Le texte de Zola, lui, au contraire, critique explicitement la société capitaliste industrielle et cherche à susciter dans le coeur du lecteur un sentiment violent de révolte. Il est de registre polémique.

Le roman, Germinal, est l'épopée de mineurs en lutte contre le patronat. Zola s'est inspiré de grèves bien réelles et semble s'être plongé dans les discours des syndicalistes, communistes et anarchistes. En effet, son héros, un Rougon-Macquart, Etienne Lantier, le leader des grévistes, tient des propos dignes d'un orateur marxiste. Il semble être le porte-parole de l'auteur. C'est un personnage sympathique, il est décrit comme « l'apôtre apportant la vérité » et Zola l'a doté de son propre talent rhétorique. On remarque, au discours indirect libre, puis au discours direct des questions, des exclamations et des apostrophes rhétoriques « Ne valait-il pas mieux mourir tout de suite ? » « Entendez-vous ? ». Il électrise son auditoire par sa parole et par ses gestes (L.26-32). Il utilise, pour décrire son adversaire, des images très péjoratives, comme le patronat « tyrannie du capital » (personnification), ou « le salariat est une forme nouvelle d'esclavage » Le discours est véhément. Le registre utilisé pour condamner les injustices du capitalisme, apparu en France au XIXème siècle avec la première Révolution Industrielle, est donc le registre polémique. Zola recourt aussi aux registres pathétiques et tragiques, mais c'est pour étayer sa visée, avant tout polémique.



Le corpus étudié a donc une visée commune : dénoncer les injustices de la société. Les moyens mis en oeuvre sont différents dans chaque texte. On peut se demander ce qui est le plus efficace : faire rire ou émouvoir ? On peut surtout se poser cette question : les choses ont-elles changé ? Les textes du corpus ne sont-ils pas toujours d'actualité ? En effet on pourrait reprocher à notre démocratie d'être hypocrite et tyrannique, on pourrait toujours dénoncer la forme détournée d'esclavage qu'est devenu dans certains cas le travail (ou son équivalent en creux, le chômage), on pourrait enfin trouver égoïste et absurde le comportement de certains chefs d'état.



Les défauts les plus courants (à ne pas commettre) :